Des « Ombres » sortilèges
Jérôme Lafargue raconte l'histoire hors du commun d'une famille, dont le destin est marqué par l'emprise d'une forêt enchanteresse.
Par Michel Mahler, Sud-Ouest, 22 septembre 2009
Après l'Ami Butler, remarqué par la critique et récompensé par plusieurs prix en 2007, l'auteur landais Jérôme Lafargue reprend son cheminement littéraire - entre réalisme et fantastique - avec la sortie, le 10 septembre, de son second roman Dans les ombres sylvestres.
Maître de conférence en sciences politiques à l'Université de Pau et des pays de l'Adour, en poste depuis 2008 à l'Institut français de recherche en Afrique (Ifra) à Nairobi au Kenya, Jérôme Lafargue signe un roman intimiste, audacieux dans sa construction narrative et porté par un puissant souffle poétique, où il est question du poids de l'hérédité, de magie, de subversion et deforêt.
Si Jérôme Lafargue narre le parcours tourmenté d'Audric Gueudespin, qui porte comme un fardeau un lourd et inquiétant héritage familial, la vraie « vedette » du roman reste la forêt. On perçoit sans peine, qu'il s'agit des Landes natales de l'auteur, même si les « ombres » décrites dans le roman confinent l'universel. « L'étrange mélange de vieil âtre, d'humidité, de feuilles et de bois séché par le soleil » dans une cabane de gemmeur abandonnée dans la touffeur sylvestre, agit comme un élixir pour qui a pénétré un jour dans ces abris cachés au milieu des pins. Les chemins, les arbres aux allures maléfiques tordus par le vent, les marécages « à l'ombre de la forêt », les plages immenses, sont autant de repères que notre (maître) arpenteur de dunes et de chemins forestiers offre au lecteur, comme une invite à une balade qui se révèle déconcertante, comme si un compagnon invisible et inquiétant venait à se glisser dans les pas du promeneur insouciant
Rédemption
C'est dans les années 2000, au cur de ce monde enchanté, qu'Audric Geudespin se réfugie à Cluquet, un hameau abandonné jadis peuplé de gemmeurs et de tâcherons de la lande profonde. Son aïeul Elébotham a édifié une maison au début du XIXe siècle, « coincée entre les arbres, l'eau et le sable », désormais seul témoin d'un passé hanté par les esprits de ses ancêtres.
Elébotham, un être à part, quelquefois violent mais habité d'une vision humaniste, est doté de pouvoirs magiques et mystérieux, qu'il aurait recueillis dans une forêt sacrée du Dahomey. Il a fait de Cluquet une terre de rédemption dans un milieu lui aussi à part, du moins soumis aux règles en sorcelantes de la nature. Bien malgré lui, le fils de Jaguen Gueudespin, un surfeur pompier-écologiste, est hanté « par l'idée incertaine d'un accomplissement futur ».Il rencontre l'amour. La lourde ascendance se précise à la naissance d'un fils sans prénom, doté d'une hérédité (encore) singulière. Comme ses ancêtres, et peut-être plus tard comme son fils, Audric a la révélation qu'il pourrait être le chaînon manquant d'une société secrète peuplée de personnages immortels.
Le poids de l'hérédité Comme par l'effet d'un nouvel enchantement, Audric semble porté par un destin qui le dépasse mais auquel il se résigne à faire face. Il disparaît en famille vers un« ailleurs » indicible, alors que la vieille maison familiale est soufflée par la tempête Klaus, une nuit de janvier 2009. Le marginal malgré lui a-t-il pris le maquis ? Pour quel avenir ? Celui subversif que lui imposerait son hérédité ? Klaus n'a pas tout effacé. Subsiste le journal intime d'Audric - trame du roman - retrouvé dans les sables.
Le descendant des Gueudespin deviendrait-il une menace substantielle pour la société ? L'ex-universitaire mis au ban de la société pourrait-il devenir un jour l'ennemi public numéro un ? Jérôme Lafargue suggère, ouvre des pistes (forestières). Tout ceci a-t-il vraiment existé ? Ne serait-ce alors qu'un sortilège jeté par les « ombres » de la forêt comme un défi à une société en manque de repères ? L'imaginaire prend toute sa puissance. Hérédité, quand tu nous tiens en haleine Michel Mahler