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La forêt des contes
Histoires. Le deuxième roman de l'auteur de L'Ami Butler explore quatre générations de légendes familiales.
Par Alain Nicolas, L'Humanité, 24 septembre 2009

Un jour de septembre 1906, Elebotham Gueudespin arrive à Cluquet. Nul ne sait d'où il vient, qui il est. À près de vingt ans, il a déjà une belle réputation d'homme en marge, n'hésitant pas à faire un usage immodéré de la force, mais doué de pouvoirs moins conventionnels. Sans sadisme pourtant, juste pour se faire respecter. Venu d'un « nulle part archaïque », il obtient des papiers aux noms étranges qu'il a choisis, tirés de Gaspard de la nuit, d'Aloysius Bertrand. C'est revendiquer une certaine filiation à ce qu'on appellerait aujourd'hui une tradition gothique, et le roman baignera souvent dans une atmosphère ricanante flamande à la Jérôme Bosch. Elebotham, un peu guérisseur, un peu jeteur de sorts, a jeté son dévolu sur ce hameau landais. Il va, usant d'un ascendant fondé sur la crainte autant que sur l'admiration, construire face à la mer une maison. Elle sera le centre de gravité de la mémoire de quatre générations.
C'est Audric, son arrière-petit-fils, qui va prendre en charge ce récit, sans se faire d'illusions : « Il est difficile de se faire une place dans le monde lorsque l'on est l'arrière petit-fils d'un occultiste aux pouvoirs effrayants, le petit-fils d'un aviateur lunatique et le fils d'un surfeur de légende. » Peut-être pourrait-on lire ce roman comme l'histoire des efforts du narrateur pour reprendre la main sur la légende, pour en préciser les détails, y apporter sa propre contribution.
La maison de Cluquet, construite sur la dune, ouverte d'un côté sur la mer, de l'autre sur la forêt, est le pivot autour duquel orbitent les destins des quatre générations Gueudespin. À l'ancêtre, l'homme des bois un peu sorcier venu d'on ne sait où, vont succéder des descendants moins impressionnants, mais tout aussi pittoresques. Tous naîtront un 2 décembre, date portée sur les registres comme celle où naquit Elebotham. Comme si la transmission de cet héritage baroque ne pouvait se faire qu'à date fixe, comme si un « calendrier Gueudespin » rythmait la pérennité fondamentale de la famille. Osmin, le grand-père, et Jaguen, et le père d'Audric seront ainsi, à leur manière, moins radicale, des originaux. Le premier, au sortir de la guerre 14-18, récupère on ne sait où un biplan de chasse anglais et s'improvise aviateur. Le second devient « le » grand surfeur sauvage de la côte au nord du Pays basque, para- chevant la maîtrise des Gueudespin sur la terre, l'air et la mer.
Audric, qui a choisi puis rejeté le monde du savoir officiel, après un brillant début de carrière d'enseignant-chercheur, enquête, élargit les contours du mythe. Les récits des témoins, les recherches, les lectures nous entraînent à sa suite dans un univers de plus en plus en marge du monde réel. Au fur et à mesure que les maisons de Cluquet, victimes de la modernité, se vident, les pages d'Audric se peuplent. Complots, sortilèges et inventions parcourent le monde et le temps. La joie de raconter, d'accumuler les histoires, les mensonges, les surprises devient contagieuse. Avec le sens de la narration qu'on lui connaissait depuis l'Ami Butler, Jérôme Lafargue parvient à nous faire croire - à nous donner envie de croire - à ces aventures fabuleuses et souvent cruelles, non sans disséminer les indices qui en ruinent peu à peu la crédibilité. Le lecteur est alors sur le fil du rasoir, ravi mais conscient du danger qu'il y a à s'abandonner à la magie du conte. La liberté d'inventer est peut-être à ce prix.
Alain Nicolas

19/10/09
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