Who is B.S. Johnson ?
C'est un livre exceptionnel, qui vous tombe dessus sans ménagement et vous rappelle que certains écrivains, en leur temps, ont beaucoup osé.
Par Laurent Bonzon, Livre & Lire (mensuel du livre en Rhône-Alpes), n°248, janvier 2010
C'est un livre exceptionnel, qui vous tombe dessus sans ménagement et vous rappelle que certains écrivains, en leur temps, ont beaucoup osé. C'était en 1969, en Angleterre, et le livre s'intitulait The Unfortunates. Quarante ans plus tard, B.S. Johnson est un auteur largement oublié, même si Jonathan Coe lui a consacré une imposante biographie en 2004 et alors que Quidam Éditeur vient de publier en France plusieurs de ses livres, traduits par Françoise Marel. Le dernier en date, Les Malchanceux, est une uvre fleuve (pour la traduction de laquelle la traductrice a reçu une bourse de la DRAC Rhône-Alpes) qui constitue une formidable introduction à cet écrivain pour qui « raconter des histoires, c'est raconter des mensonges ».
Entretien avec Françoise Marel, traductrice.
Qui est B.S. Johnson ?
C'est un écrivain anglais des années 60 issu de la working-class. Il est né en 1933 et s'est suicidé en 1973. En dix ans, de 1963 (date de son premier roman Travelling People) à 1973, il a écrit sept romans, des recueils de poésie, de nouvelles, des pièces de théâtre ; il a aussi réalisé plusieurs films pour la télévision. C'était un admirateur de Beckett, de Joyce et du nouveau roman. Pour lui, la littérature était un véritable engagement, une volonté d'innovation permanente et une quête absolue de vérité. C'est cette exigence presque impossible qui donne une tension à chacun de ses textes. Selon lui, « raconter des histoires, c'est raconter des mensonges, c'est raconter des mensonges sur les gens, c'est fabriquer ou renforcer des préjudices, c'est remplacer le vrai échange, ça n'est absolument pas le provoquer, c'est refuser le défi que représente la tentative de comprendre les vrais gens. » Il refusait donc la linéarité des histoires classiques car « la vie ne raconte pas d'histoire, elle est chaotique, fluide et aléatoire ».
En tant que traductrice, comment l'avez-vous « rencontré » ?
Par l'intermédiaire de Pascal Arnaud, responsable de Quidam Éditeur, qui cherchait quelqu'un pour traduire RAS Infirmière-Chef, l'avant-dernier roman de B.S. Johnson. Je me souviens qu'en l'ouvrant, j'ai été intriguée par les espaces blancs qui envahissaient le texte. Pourquoi une telle forme ? À la lecture, j'ai aimé la justesse, la sincérité et l'humour avec lesquels étaient retranscrites les voix de chacun des personnages. Chaque chapitre concerne les pensées et parfois les paroles d'un pensionnaire en fonction de son degré de sénilité. Je l'ai vécu comme un travail d'acteur. Trouver pour chacun les mots, le type de langage et le style qui les identifient. Les choix formels pour ce roman, comme pour les autres, ne sont jamais gratuits, ils répondent à une volonté de capter au plus près une réalité, une conscience humaine.
Pourquoi B.S. Johnson est-il si méconnu en France et pourquoi est-il « un écrivain oublié » en Angleterre, comme le dit Jonathan Coe dans sa préface aux Malchanceux ? Comment savoir ? Pourquoi les Apartments, ce merveilleux groupe australien, n'a jamais eu aucun succès ? Je ne sais pas. On manque parfois de curiosité, du désir d'aller écouter, lire par soi-même plutôt que de s'arrêter à ce que l'on en dit. S'arrêter par exemple sur l'adjectif « expérimental » qui peut repousser. B.S. Johnson nous parle du chaos, de l'aléatoire des souvenirs, du fait que rien n'a de sens. Qui a envie d'entendre ça aujourd'hui ? Nous préférons donner un sens, circonscrire notre expérience.
Quelle place Les Malchanceux occupe-t-il dans l'uvre de B.S. Johnson ?
C'est son quatrième roman. Il l'a écrit durant l'année 67. Il fut publié en 69. C'est un roman assez connu, non pas parce qu'il aurait été beaucoup lu, mais en raison de sa forme particulière : un roman en boîte. Il vient après Chalut et sa forme est similaire en termes de narration. Il s'agit du monologue intérieur d'un narrateur, envoyé dans une ville de province jamais nommée pour couvrir un match de football et qui est assailli par les souvenirs relatifs à son ami Tony, mort d'un cancer à vingt-neuf ans. Johnson s'appuie sur des éléments autobiographiques, ce qui est habituel chez lui. Il agit de la même manière dans les trois romans qui précèdent. Seuls les deux derniers, Christie Malry règle ses comptes et RAS Infirmière-Chef mettent en scène des personnages inventés. Il parle donc de lui, de son ami Tony, de sa désintégration, du temps qui passe, de la mort, des souvenirs que l'on ne peut contrôler, qu'ils soient à son avantage ou non, toujours avec cette volonté de vérité, de mise à nu des émotions.
Il y a un refus de la structure dans Les Malchanceux, avec cette proposition de lecture aléatoire des différents chapitres, pourtant ce livre est peut-être l'un des plus faciles à lire parmi ceux que vous avez traduits Si le procédé formel peut paraître complexe à première vue, l'écriture n'en est effectivement pas pour autant difficile. Je ne crois pas que, de manière générale, les livres de Johnson soient d'ailleurs difficiles en termes d'écriture. Ce qui me frappe le plus, c'est sa précision, sa minutie, son attachement à ce que ses mots et ses phrases décrivent au mieux ce qu'il perçoit, capturent comme en temps réel le fonctionnement d'un esprit.
Avez-vous de nouveaux projets autour de B.S. Johnson ? A priori, ce devrait être Aren't You Rather Young to be Writing Your Memoirs ?, un recueil de nouvelles. J'aime aller au bout d'une histoire. Je ne peux pas dire encore quand elle s'arrêtera. Pour l'heure, je sais que je n'en ai pas encore fini avec B.S. Johnson. Je pense qu'il va m'accompagner encore quelque temps. Cela dit, je suis ouverte à d'autres propositions À partir du moment où il y a de l'écriture, ça m'intéresse. C'est le cas pour les deux autres livres que j'ai traduit pour Quidam Éditeur : Lithium pour Médée de Kate Braverman et La Version de Nelly d'Eva Figes.