B. S. Johnson, le monument
On connaît mal B. S. Johnson en France. Pourtant, un courageux éditeur (Quidam) s'obstine, pour notre plus grand bonheur, à réparer cette erreur.
Par Olivier Renault, L'Arbre à lettres, janvier 2010
Certains d'entre vous ont peut-être lu Chalut que nous conseillions, il y a quelques temps déjà, dans notre Gazette d'été. Ou peut-être Christie Malry règle ses comptes, R.A.S. Infirmière-Chef ou encore, l'année dernière, Albert Angelo, (avec son fameux trou dans les pages qui permet d'anticiper sur le récit et d'entrevoir l'avenir de la littérature !).
Fin 2009 paraissait les Malchanceux, étonnant roman qui peut se lire dans un ordre aléatoire (un peu à la manière du fameux Marelle de Cortázar). Johnson détestait la chronologie linéaire : le Temps est un ennemi qui gagne toujours à la fin (la mort, bien sûr), mais à qui on peut porter de sérieux coups, l'assouplir et vivre dans ses plis. Hormis donc la première et la dernière partie du roman, les autres sections, non reliées, peuvent se lire dans l'ordre que l'on veut, soit en les battant comme des cartes, en les intervertissant selon une logique du hasard. Peu importe, le sens surgit, fleurit, s'épanouit sous nos yeux, dans le jeu.
Pour autant, Johnson ne se livre pas à un simple amusement de laboratoire : le sujet en est l'absurdité de la vie, la misère sexuelle, les échecs amoureux et professionnels, la maladie et la mort. Rien de moins. Le prétexte ? Un reportage de match de football, dans une ville des Midlands, en Angleterre, là où a vécu Tony, le meilleur ami du narrateur, mort d'un cancer. Déambulations, fulgurances d'émotions, résurgences de souvenirs volontaires et involontaires : le narrateur se livre à un long monologue intérieur en errant, en Ulysse des Midlands, de Charybde en Scylla... et de bière en bière.
L'ensemble est fort, émouvant, et s'il est peut-être moins drôle que certains autres romans de Johnson, il n'est pas non plus dépourvu d'une pointe d'humour grinçant et d'ironie sur soi. Une éblouissante réussite, loin devant la plupart de ses contemporains. Pour ceux que la littérature traditionnelle tend à ennuyer, qui croient que l'on peut écrire autrement que comme Dickens, et avec Joyce ou Sterne en écho, la lecture des Malchanceux s'impose d'urgence. Olivier Renault http://blog.arbrealettres.com/B-S-Johnson-le-monument-1.html