B.S. Johnson, la mémoire et l'aléatoire
Par Bernard Quiriny, le Magazine littéraire, n° 493, janvier 2010
Publiés en 1969 en Grande-Bretagne, Les Malchanceux sont le roman le plus célèbre de B.S. Johnson (1933-1973) du fait d'une présentation insolite : non assemblé, il est composé de vingt-sept chapitres sans reliure, entassés dans une boîte et lisibles dans n'importe quel ordre à l'exception du premier et du dernier. Admirateur de Sterne et de Joyce, influencé par le Nouveau Roman, B.S. Jonhson n'en était pas à son coup d'essai : dans Albert Angelo, quatre ans plus tôt, il divisait les pages en colonnes pour décrire simultanément les paroles et pensées de ses héros, ou découpait un trou dans une page pour permettre au lecteur d'anticiper le futur Souvent décriées par la critique anglaise, qui avait tendance à y voir des gadgets, ces innovations sont mues, chez Johnson, par une intime conviction : selon lui, le roman classique est mort et doit se renouveler en collant à la réalité contemporaine et en désintégrant ses formes - théorie radicale qu'il érige en dogme et injecte dans ses livres sous forme de commentaires métafictionnels. Tout n'est pas abouti dans ces tentatives et, passé l'effet de surprise, on reste parfois perplexe devant l'hermétisme du résultat.
Tel n'est cependant pas le cas des Malchanceux, qui comptent parmi les plus grandes réussites de Johnson. Comme souvent, le texte part de sa vie. Au milieu des années 1960, Johnson est reporter sportif à The Observer, couvrant chaque semaine un match de football dans une ville différente. Un jour, débarquant à Nottingham, il se souvient que c'est là qu'a vécu son ami Tony Tillinghast, mort d'un cancer en 1964. Le roman se diffracte alors en chapitres séparés que le lecteur peut mélanger comme un jeu de cartes pour les lire dans le désordre ; la technique n'est pas nouvelle (le Français Marc Saporta l'avait expérimentée en 1961 dans Composition n°1), mais elle correspond parfaitement au vu de Johnson de reproduire littérairement le va-et-vient des idées dans l'esprit et la tendance de la mémoire à tout mélanger. Description de la ville, souvenirs pénibles de la maladie de Tony, déjeuner solitaire et chronique du match se mélangent ainsi dans une sorte de Stream of consciousness décentralisé, qui n'est pas sans évoquer certaines expérimentations dadaïstes ou oulipiennes. Surprenant, le résultat est à la fois ludique et poignant, le lecteur hésitant entre le plaisir de manipuler l'objet-livre et l'affliction face à la noirceur de son contenu. Pour en savoir plus sur ce texte qui reste l'un des sommets du roman anglais moderne, on pourra lire Ceci n'est pas une fiction de Vanessa Guignery, premier essai universitaire en français sur l'uvre de Johnson, et bien sûr l'Histoire d'un éléphant fougueux de Jonathan Coe, captivante biographie écrite avec tout le talent qu'on connaît à son auteur, et qui tire de l'oubli son compatriote Johnson.