Une perle noire à redécouvrir
Par Claire Julliard, Centre national du livre, janvier 2010
« Dans un pays où règne l'amnésie littéraire, B.S. Johnson est déjà un écrivain oublié », déplore Jonathan Coe dans sa préface aux Malchanceux. Quand on sait en effet que l'auteur, qui s'est suicidé en 1973 à l'âge de quarante ans était l'un des plus connus de sa génération, la postérité des écrivains contemporains apparaît bien incertaine.
Mais il faut nuancer l'ingratitude de notre époque : s'il fut un romancier médiatique avant l'heure, B.S. Johnson, qui publia sept romans, ne fut pas jamais beaucoup lu. Et, en 1969, l'establishment littéraire accueillit avec réserve Les Malchanceux, sans doute avant-gardiste pour l'époque. Les velléités expérimentales du texte, son caractère auto-fictif avant la lettre, ne furent pas du goût de tous.
Présenté dans une boîte comme l'a voulu l'auteur, ce curieux objet littéraire se compose de vingt-sept sections non reliées - à l'exception du premier et du dernier chapitre- les vingt-cinq autres pouvant être lus, comme l'indique un « mode d'emploi », dans n'importe quel ordre. Ce parti pris a pu surprendre ou agacer ; il n'est toutefois pas gênant. En effet, l'ouvrage reste relativement accessible et révèle, en dépit de cette combinatoire narrative, une intrigue d'une troublante profondeur.
Le narrateur, un journaliste sportif, débarque à City pour « couvrir » un match de foot. A peine a-t-il mis le pied dans cette ville inconnue qu'il est assailli par un flot de souvenirs : ceux de son ami Tony, mort d'un cancer et ceux de Wendy aussi, l'amour de sa vie, sa passion destructrice. Son esprit disjoncte. Il revit des scènes du passé, en ressasse les bribes.
Disciple de Beckett et de Joyce, B.S Johnson restitue « le fonctionnement aléatoire de l'esprit », selon l'expression de Jonathan Coe. Sa virtuosité littéraire est certes remarquable mais c'est son art du détail qui séduit, l'émotivité qui sourd de ce monologue intérieur, son caractère d'urgence, la fragilité de son narrateur. L'essentiel d'une vie est là, à travers quelques fragments en vrac.
Ce livre étonnant, une perle noire à redécouvrir, démontre par l'absurde l'impossibilité pour un auteur de définir son uvre. Johnson pensait raconter la vie de son ami disparu, sa « déchéance en accéléré » : il réussit surtout un bel autoportrait. Johnson vouait le romanesque aux gémonies (« raconter des histoires, c'est raconter des mensonges »). Or, il compose un roman étonnamment construit malgré ses aléas intérieurs. Son obsession est de « faire passer la vérité par le biais de la fiction ». Pourtant, dès la fin du premier chapitre, son personnage parle au passé en usant de cette langue de la mémoire qui est par excellence celle de la re-création romanesque. A propos d'une pension de famille, il écrit : « Dans mon souvenir, l'endroit ne semblait pas très fréquenté. Il y avait très peu de résidents. C'est sans doute parce que je ne voyais qu'elle, Wendy. ». Entre le projet littéraire et le jet d'encre, il y cet afflux incontrôlable, ce daïmon de l'écrivain qui s'interpose. Dans la vie, B.S Johnson voulait tout contrôler, pourtant son double littéraire dit que « tout est chaos ». Claire Julliard http://www.centrenationaldulivre.fr/?Les-Malchanceux