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Lettre à un ami perdu
Un journaliste, écrivain frustré, retourne dans les Midlands, où il est assailli de souvenirs. Avec la figure d'un ami disparu en toile de fond.
Par Olivier Mony, Sud-Ouest, 13 décembre 2009


C'était il y a quelques années, un soir à Bordeaux. Dîner avec Jonathan Coe, le génial auteur de Testament à l'anglaise. Interrogé sur la question de savoir qui, parmi ses aînés insulaires, lui apparaissait comme ayant le plus volontiers fait avancer le schmilblick romanesque - et, ce faisant, défriché le terrain -, Coe répondit - non, comme on aurait pu s'y attendre, Kingsley Amis, Jim Ballard ou John Fowles -, mais par un nom parfaitement inconnu de ses hôtes : B. S. Johnson.
Peu de temps après, les précieuses éditions Quidam entreprirent de traduire l'œuvre de ce Bryan Stanley Johnson, romancier volontiers conceptuel, mort suicidé à 40 ans, un après-midi de novembre 1973. Quelques romans qui jouaient à ne pas en être, intéressants, mais aux recherches formelles un rien datées. Rien qui justifie le jugement de Coe. Rien, jusqu'à cette météorite inouïe, ce diamant noir mélancolique, cette boîte à secrets, complot de colère et de chagrin, Les Malchanceux.
Il serait dommage à propos de ce chef-d'œuvre (expression qui ici n'est en rien emphatique) de s'en tenir aux seules séductions de l'apparence. Les Malchanceux se présentent en effet comme un boîtier contenant 27 chapitres indépendants qu'il serait possible, hormis pour deux explicitement signalés comme premier et dernier, de lire dans l'ordre convenant à la fantaisie du lecteur. Coquetterie postmoderne amusante, mais pas essentielle, que l'on s'autorisera à considérer comme de l'ordre moins du formalisme que d'une pudeur d'auteur face à son sujet (un peu à la façon dont Perec, cousin germain de Johnson, aborde les rivages de la confession dans W ou le souvenir d'enfance). Car, avant d'être un bel objet, Les Malchanceux sont un grand livre.
Maelström nauséeux
Nottingham, fin des années 60, une après-midi grise aux relents aigres de « fish and chips » et de « working class heroes ». Le narrateur, romancier frustré reconverti en journaliste sportif, venu assister à un match de Premier League de l'équipe locale, est envahi à peine descendu du train par les souvenirs de ses premières visites, dans cette ville sans grâce, quelques années auparavant, à son meilleur ami, Tony, décédé depuis d'un cancer.
Bientôt, en un maelström nauséeux, tout se mélange. Passé et présent, souvenirs de virées au pub, de chambres d'amis et d'appartements de hasard, de trompeuses espérances, de la trahison d'une femme aimée, de ces agacements réciproques qui sont la colonne vertébrale d'une amitié. Tout se dissout dans la seule mémoire de Tony, de sa mort. Tous les livres lus, et même celui que l'on se promet d'écrire, ne peuvent rien face à ça, ce vide, cette histoire interrompue (« Pourtant, sans la maladie, la mort, j'imagine qu'au bout du compte, on se serait perdus de vue, lui, rattrapé par son personnage d'intellectuel, et moi, dans le rejet de la critique intello, je n'aurais pas pu lui cacher ma colère. Laisse les morts reposer en paix ! C'est ce que je lui aurais dit. [...] Peut-on parler ainsi de la mort ? J'en sais rien, tout ce que je sais, c'est que ça fait mal, tellement »).
Dans la magnifique biographie critique qu'il a consacrée à B. S. Johnson (et que les lecteurs français auront la chance de découvrir dès le 5 janvier prochain), Jonathan Coe raconte que, le jour de son suicide, Johnson laissa deux mots. Sur le premier était écrit : « Ceci est mon dernier mot. » Sur le second, à l'intention de l'ami qui découvrirait son corps, auprès d'une bouteille de cognac à moitié vide : « Barry, finis ça. »
Olivier Mony

13/12/09
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