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Les boîtes.
Il n'y avait pas grand-chose à raconter, mais ce pas grand-chose qui constitue la vie ordinaire, B.S. Johnson a su en faire une œuvre rare.
Par Bartleby, bartlebylesyeuxouverts.blogspot.com, le 8 décembre 2009


Les choix éditoriaux des éditions Quidam sont, pour ce que j'en connais, toujours très bons. Sans doute parce que Pascal Arnaud aime prendre des risques et offrir aux lecteurs des livres singuliers. Cette singularité est parfois double, Quidam publiant des livres impressionnants en tant que texte et en tant qu'objet. Je parlais il y a peu de Rome, regards de Brinkmann, livre monstrueux, s'il en est. J'avais aussi évoqué Albert Angelo, le livre à trou, de B.S. Johnson, auteur dont Quidam a décidé de publier tous les titres (sept romans). C'est au tour des Malchanceux, son quatrième roman, d'être enfin traduit, quarante ans après sa sortie. B.S. Johnson est un écrivain anglais qui s'est suicidé à l'âge de quarante ans en 1973. Célébré de son vivant puis peu à peu oublié, Johnson est redécouvert en Angleterre, mais encore bien peu connu en France.
L'objet-livre est impressionnant puisque Les Malchanceux est un livre-boîte. Lorsqu'on ouvre le coffret, on découvre à droite un ensemble de vingt-sept livrets (de deux à seize pages) tenus par un bandeau rouge et à gauche un mode d'emploi nous informant que ces livrets, à l'exception du premier et du dernier, peuvent être lus dans n'importe quel ordre. Une fois que l'on a retiré les livrets, apparaît au fond de la boîte un article de presse relatant un match de football qui opposa, un jour de 1969, City à United. Sur trois tranches intérieures, on peut lire des phrases en exergue, deux de Samuel Johnson et une de Laurence Sterne.

Alors, bien entendu, on pourrait croire que tout ceci est futile, que ce n'est que du gadget postmoderne. Eh bien, non : la forme se confond ici avec le fond et participe pleinement au sens. Pour le comprendre, il convient de rappeler les critères esthétiques de Johnson. Comme le rappelle Jonathan Coe dans la préface [1], il y a deux principes qui commandent l'art de Johnson.
Le premier est son refus de la fiction, le second son refus de la linéarité. La fiction est un mensonge et le devoir du romancier est de raconter le quotidien dans sa banalité. Il ne s'agit pas pour autant d'autofiction, de se lamenter sur sa petite vie ou de tenter de l'intellectualiser. L'objectif est de rendre compte du réel par l'intermédiaire d'un sujet réel, à savoir l'auteur lui-même.
Cette quête du dire vrai le conduit à repousser les formes traditionnelles du roman, en particulier dans ce livre. Dans la continuité de Laurence Sterne, de James Joyce et de Samuel Beckett (qui le soutiendra en rédigeant la quatrième de couverture de Christie Malry règle ses comptes) qu'il admire, Johnson reproche au roman traditionnel sa linéarité qui est, selon lui, « une façon d'écrire anachronique, inacceptable, illogique et absurde. » De Laurence Sterne, Johnson a hérité l'art de jouer avec les règles typographiques. C'était surtout le cas avec Albert Angelo, ça l'est moins dans ce livre où mis à part les symboles qui remplacent les numéros de pages devenus obsolètes, il n'y a guère de fantaisie si ce n'est l'utilisation d'espaces plus ou moins importants entre des mots ou des phrases. Et ce n'est pas pour jouer. Les espaces permettent de marquer les temps d'arrêts dans le stream of consciousness du narrateur, de briser la linéarité. Celle-ci trahit nécessairement la pensée qui est par définition discontinue. Il y a des moments où les flux de pensées s'interrompent, où les mots s'épuisent dans des silences. Pour que la logorrhée intérieure du narrateur soit le moins artificielle possible, il était nécessaire de marquer ces interruptions provisoires des flux de conscience. Ce procédé n'est cependant pas suffisant. James Joyce s'était occupé de ce problème dans le dernier chapitre d'Ulysse en supprimant toute ponctuation et toute cohérence dans l'enchaînement des idées de Molly. Il n'y a en effet que dans les romans que notre pensée est organisée, que les raisonnements et les sensations ont une cohérence interne et durable, que, finalement, le “je” est le maître. En ce sens, le roman traditionnel entretient le mythe du cogito cartésien, le roman traditionnel est cartésien, il croit en la toute-puissance d'un “je” qui serait l'origine de la pensée. Or, s'il est vrai que le “je” pense, il n'est pas le seul à le faire et il ne maîtrise finalement pas grand-chose ; les pensées issues du corps, du subconscient, etc., surgissant sans cesse malgré lui et s'imposant à lui. Joyce pousse ainsi au paroxysme le principe du réalisme littéraire, montrant sans doute ainsi ses limites puisque “Pénélope” est un chapitre difficilement lisible et on imagine mal un livre entièrement écrit de cette manière. Le roman est un artifice, il a des exigences formelles et c'est dans ce cadre que B.S. Johnson a décidé de se débattre :

« Le roman est une forme, tout comme le sonnet ; et dans les limites de cette forme, on peut choisir d'écrire la vérité ou d'écrire de la fiction. J'ai choisi d'écrire la vérité sous la forme d'un roman. »

Le roman est certes une forme, mais ce n'est pas une forme figée et selon ce que l'on s'apprête à écrire, il est possible de la modifier [2].
Les Malchanceux raconte l'histoire d'un homme submergé par ses souvenirs en arrivant dans une petite ville des Midlands où son journal, l'Observer, l'a envoyé couvrir un match de football opposant City à United. Nottingham est à Johnson ce qu'est la madeleine à Proust. Parti de Londres la tête vide, le narrateur s'aperçoit en descendant du train qu'il connaît cette ville, la ville de Tony Tillinghast, son vieil ami décédé à vingt-neuf ans d'un cancer. Dès lors, les souvenirs surgissent de manière chaotique, passant d'une époque à une autre, d'un sujet à un autre, etc. Pour traduire cela, il était nécessaire de repenser les règles du roman et d'en finir avec l'ordre :

« Le livre relié impose un ordre, contraint par la pagination, au matériau brut. […]. L'idée du livre non relié était un procédé efficace pour réussir à rendre le fonctionnement aléatoire du fonctionnement de l'esprit. »

En dehors du premier livret qui raconte l'arrivée à Nottingham et le dernier qui en relate le départ, les livrets forment des textes strictement indépendants les uns des autres, pouvant être lus dans n'importe quel ordre. L'ordre aléatoire participe pleinement au sens : comme en nous tous, les souvenirs s'imposent, ils ne sont pas convoqués un à un et la chronologie se perd : « l'esprit condense le temps, les lieux et les instants se confondent » au point que le narrateur constate qu'il est lui-même incapable de les ordonner. Pourquoi le ferait-il dans un livre s'il n'en est pas capable en réalité ?
Omniprésent, le “je” est pensé plus qu'il ne pense, c'est-à-dire que les souvenirs, les sensations et même les pensées organisées s'imposent au sujet ; procédé qui n'est pas sans rappeler Beckett duquel Johnson se rapproche également au niveau du style par ses longues phrases « aux circonvolutions multiples que, comme le dit cette fois très justement Coe, ponctuent de simple virgules ». Les souvenirs surgissent parfois par des associations d'idées saugrenues, ils concernent certes Tony et donc June, sa femme, mais aussi Wendy, celle que Johnson a aimé plus que tout, et celles qui lui ont succédé et dont il a même oublié les noms, comme cette fille petite et menue que jamais il ne parvint à pénétrer, son hymen étant « aussi sec qu'une peau de chamois ». Les œuvres de Johnson sont toujours pleines d'humour et même avec ce livre si triste, il parvient à nous faire sourire. Au cours de cette triste journée, ce sont aussi les impressions visuelles qui s'imposent et suscitent diverses réflexions : la foule du samedi, le goût d'un jambon dévoré sur un banc public et bien évidemment l'architecture, l'une des passions de l'auteur-narrateur. Même pendant le match, médiocre d'ailleurs, sa pensée s'évade et, plus intéressant encore, nous assistons au processus d'écriture de l'article, ce qu'il aimerait dire et qu'il ne peut pas dire, ses hésitations dans les formulations ou dans le choix des mots. L'article final, dans le fond droit de la boîte, n'aura d'ailleurs pas grand-chose à voir avec celui qu'il écrit au fur et à mesure de la rencontre.

L'essentiel de ce livre reste les souvenirs concernant Tony. Comme souvent avec nos amis, les souvenirs sont constitués de petits riens et l'évocation qu'en fait Johnson rend cette amitié à la fois très réelle et très émouvante. La mort est toujours absurde. Mais elle l'est encore plus lorsqu'elle concerne une personne jeune. Tony venait juste d'en finir avec ses embêtements, tout s'arrangeait pour lui. Il avait soutenu sa thèse avec succès alors que l'Université lui avait supprimé sa bourse suite à son mariage, il avait obtenu un poste, il avait un enfant et venait d'acquérir une maison dans laquelle il s'apprêtait à aménager ce dont il rêvait depuis toujours : un bureau. Ce bureau, il ne s'en servira jamais et son enfant, il n'aura jamais la force de le prendre plus de quelques instants dans ses bras…

« ça me mine, mais je suis vraiment un foutu égoïste, je pense à moi, ça me mine tout ça, l'absurdité de sa mort, à son âge, si jeune, vingt-neuf ans, c'est complètement absurde, un non-sens total, pourquoi ? Alors que tout commençait à s'arranger pour lui, alors qu'il avait réalisé ses rêves, j'imagine, la déchéance, la déchéance absolue d'un homme, en accéléré, deux années seulement, y me semble, à partir de cette date, même pas deux ans, pourquoi ? Ça veut rien dire ! »

La mort est toujours absurde et la mort de l'autre est tragique à cause de la peine qu'elle suscite, mais aussi parce qu'elle est la promesse de notre propre mort à venir. Parce qu'il est lucide, parce qu'il ne se cache pas derrière de beaux principes, Johnson reconnaît le malaise que cette mort lui inspire. Bien plus : il se le reproche. Jonathan Coe est encore une fois bien mal inspiré de lui reprocher son égocentrisme. Bien sûr, Johnson a été furieux de l'absence de Tony et sa femme à la soirée qu'il avait organisée pour la sortie de son second roman, second roman qu'il n'aurait jamais écrit sans l'aide de son ami. Le problème médical invoqué alors lui avait semblé être une excuse minable alors que la douleur persistante ressentie par Tony à la clavicule s'avérait être un cancer qui s'était déjà généralisé. Johnson se reproche sans cesse la rancœur alors ressentie.
Est-ce de l'égocentrisme que de se donner le mauvais rôle ? Comment parler d'égocentrisme alors que Johnson va au bout de sa sincérité en reconnaissant qu'il était incapable d'accepter et donc de comprendre la déchéance de son ami ? Qu'il était incapable de comprendre que Tony, ce bibliophage, était devenu incapable de lire, de tenir un livre, qu'il était incapable de se concentrer sur la lecture qu'il lui faisait de son nouveau roman, qu'il était incapable de supporter de le voir le regard vide et la bave aux lèvres, qu'il était incapable finalement d'accepter sa longue agonie et sa mort. Leur dernière rencontre est poignante :

« Je savais que s'il était encore en vie la semaine suivante, il ne serait presque plus en état de me parler, vu la vitesse à laquelle son état se dégradait, il se désintégrait, et mes dernières paroles pour lui, le peu que je pouvais lui donner, seul avec lui, prêt à partir, déjà habillé, la voiture n'attendant que moi pour nous emmener à la gare, c'était maintenant, alors je l'ai regardé, j'ai soutenu son regard, qui cette fois ne le lâchait pas, au prix de quel effort, je me le demande, et je lui ai dit, je n'ai rien trouvé d'autre, qu'est-ce que j'aurais pu dire d'autre, je lui ait dit, T'en fais pas mon pote, j'écrirai tout. ........ T'aura pas grand-chose à raconter, c'est ce qu'il m'a fit, après un silence, très lentement, et toujours, ce regard. ....... On en est tous là, c'est ce que je lui ai dit. »

Comment parler d'égocentrisme alors que Johnson en écrivant son livre empêche son ami de mourir totalement ? On meurt toujours deux fois, une première fois physiquement, une seconde fois dans le souvenir. Lorsque tout le monde nous a oublié, c'est comme si nous n'avions jamais vécu. Le cadavre de Tony a été déposé dans une boîte en 1969, quelque part en Angleterre, mais il continuera à survivre grâce à cette autre boîte, ce livre magnifique qui empêchera pour toujours Tony de rejoindre la foule de ceux que la mort a rendu anonymes comme ces hommes enterrés dans le cimetière de Lincoln où les deux amis se promenèrent parmi « ces pierres tombales, avec que des nombres, ou des initiales, pas un seul nom : des pendus, j'ai jamais su si c'étaient des assassins, des déserteurs, des traîtres, ou des pauvres types, pas vernis, rien que des pas de chance, des malchanceux. »
Tony avait raison, il n'y avait pas grand-chose à raconter, mais ce pas grand-chose qui constitue la vie ordinaire, B.S. Johnson a su en faire une œuvre rare et aussi une œuvre prophétique puisque, nous l'oublions pas, Johnson s'ouvrira les veines dans son bain un jour de 1973 alors qu'il écrivit dans le dernier livre des Malchanceux :

« Si je me jetais sous ce train, ma mort, elle serait tellement plus rapide que la sienne, un suicide, non, une mort, toute simple, un moyen comme un autre, tout simplement, je veux pas mourir, non, mais mourir comme ça, aujourd'hui, je trouve que c'est mieux, mieux que sa mort, et de loin, tout est possible, je sais que je ne suis pas obligé de partir comme lui, de la même façon, il y en a d'autres, plus rapides, plus efficaces, cette idée, tout ça, ça devrait m'apaiser un peu, me réjouir en quelque sorte. ........ Mais non. »


[1] À noter que sa biographie de B.S. Johnson est à paraître chez le même éditeur en début d'année 2010.
[2] À ce sujet, Jonathan Coe, dans la préface qu'il consacre aux Malchanceux, est bien peu pertinent. Il note d'abord qu'il est paradoxal qu'un homme aussi ordonné que Johnson ait écrit un livre non relié. Non seulement, je ne vois pas où est le paradoxe, mais je crois qu'il faut être extrêmement rigoureux pour écrire ce genre de livre, pour éviter les incohérences entre les livrets. Coe estime également que le combat livré à la linéarité par Johnson a finalement échoué puisque celle-ci est conservée à l'intérieur des livrets. Or, c'est oublier ce que disait l'auteur, à savoir que le roman reste malgré tout une forme dans laquelle il accepte d'écrire. La forme du roman exige un minimum de linéarité, les mots et les phrases doivent être ordonnés pour permettre la lecture.

Bartleby

http://bartlebylesyeuxouverts.blogspot.com/2009/12/les-boites-bs-johnson-les-malchanceux.html

8/12/09
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