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Un texte étrange, poignant
Par Anne-Sophie Demonchy, la Lettrine, 8 décembre 2009

En France, nous découvrons peu à peu l'œuvre de B.S. Johnson grâce aux éditions Quidam qui, année après année, nous gratifient d'un nouveau texte de celui qui voulut trouver de nouvelles formes romanesques. En cette fin d'année sort Les Malchanceux, « livre disloqué » présenté dans un coffret cartonné. BS Johnson a écrit sept romans. A chaque fois, il expérimente une nouvelle forme romanesque. Ainsi, dans le subversif et mordant R.A.S. infirmière-chef, il consacre un chapitre à chacun des vieillards de l'hospice où officie l'infirmière-chef. La grande originalité de ce roman c'est qu'il ne se lit pas de façon linéaire : le lecteur est actif. Il doit retrouver toutes les pages faisant écho au même moment vécu par tous les pensionnaires. Ce roman montre ce qui se passe dans la tête des différents personnages au même instant.
Dans Albert Angelo, le texte se présente sous la forme de colonnes : d'un côté, ce qu'exprime à l'oral le prof faisant cours à ses élèves, de l'autre, ce qu'il pense au même moment. Encore une fois, avec cette forme romanesque, B.S. Johnson veut montrer que la littérature peut traduire des idées complexes. Hanté par la vérité, l'auteur ne peut se contenter d'écrire des romans linéaires, avec une intrigue et des dialogues… Pour atteindre la vérité, il faut trouver une forme qui manifeste le vrai.
Les Malchanceux se veut « une métaphore du fonctionnement aléatoire de l'esprit ». C'est pourquoi, comme la mémoire est étrange, difficile à explorer et à rendre perceptible de façon rationnelle, B.S. Johnson a eu l'idée de laisser libre son lecteur de lire son texte dans l'ordre qu'il le souhaite. C'est pourquoi, il propose un premier et un dernier chapitre tandis que les autres peuvent se lire de façon aléatoire. Les vingt sept chapitres ne sont donc pas reliés ! Quand on ouvre le coffret, on tient en main les différentes liasses ! Tel un jeu de cartes, on peut les battre et laisser le hasard choisir l'ordre de lecture. C'est un système que l'on retrouve chez les oulipiens, notamment et qui fait évidemment penser à Georges Pérec. Comme dans « Je me souviens », il est question de mémoire et de souvenirs. Le lecteur est appelé à lire une histoire douloureuse : celle de la mort de Tony, ami de Johnson, atteint d'un cancer à l'âge de 29 ans. Les souvenirs surgissent d'un coup, lorsque le narrateur est envoyé dans une ville des Midlands en tant que rédacteur sportif. Tandis qu'il commente les matchs de foot auxquels il assiste, il se remémore des anecdotes avec Tony. Pour manifester les trous de mémoire ou son trouble, des blancs typographiques ponctuent le texte :
« Alors il soulevait son corps de ce divan noir, puis prenait le temps de faire sa toilette, c'est fou que je me souvienne de ce genre de détails, et pour rien au monde, il n'aurait raté ce petit déjeuner que je nous avais préparé. Sentimentalisme encore une fois, on finit toujours par rendre le passé sentimental, c'est inévitable, chaque détail qui me rattache à lui, je le vois désormais à la lumière de ce qui s'est passé par la suite, sa lente décomposition, sa mort. Les vagues du passé s'abattent sur les digues de ma raison ensablée, y a rien à faire, il faut les représenter, même si c'est difficile de ne pas tout romancer, de ne pas tout embellir. Il prenait un bus, le 73 (…) »
La crainte de Johnson, c'est de s'éloigner de la vérité : rendre beau la tragédie de la mort par l'écriture est un problème qu'il évoque tout au long des chapitres et qu'il tente d'éluder en ayant recours à un vocabulaire trivial et des descriptions quasi chirurgicales de la déchéance de son ami mourant. Et pourtant, l'émotion est là. Impossible de lire ces feuillets sans ressentir cette violence qu'est la souffrance physique.
Pour nous laisser le temps de reprendre notre souffle, il arrive, rarement, que Johnson évoque ses séances footballistiques qui semblent l'ennuyer profondément :
« En début de match, toujours cette excitation, c'est bien le seul moment d'ailleurs, l'impression qu'on va assister au match du siècle, le match au cours duquel le record de dix buts de Payne va être battu, au cours duquel Hughie Gallacher, après avoir été poussé au sol, marque un but de la tête dans sa chute, au cours duquel l'extraordinaire se produit, un truc incroyable quoi, le match dont on se souvient et dont on parle des années plus tard, le reste de sa vie. L'instant unique, le match unique. Un nouveau départ, j'ai pas raison ? Mais déjà, je suspecte le pire de la part des deux formations, maintenant que le coup d'envoi a été donné, je doute que le niveau de jeu soit suffisant pour rendre ce match mémorable, de toute façon, j'en ai rien à battre du vainqueur, je suis juste là pour bosser, c'est tout, c'est faire mon boulot, faut pas pousser, en même temps, si je prends pas parti c'est mortel, cela dit, contrairement à d'autres, je suis incapable de soutenir une équipe sans vraie raison (…) »
J'ai coupé cette citation : Johnson soliloque, plongé dans ses pensées, il prend une grande inspiration pour faire des longues phrases telles des périodes. Sous cet aspect spontané, se cache une grande maîtrise du rythme au service des méandres de la pensée.
Et tandis qu'il pense, le narrateur doit aussi écrire ses papiers. Ses articles sont retranscrits en italique et puisque nous lisons ses pensées, l'auteur se trompe, se corrige, hésite.

L'autre problème de Johnson, c'est de remettre dans l'ordre son passé, retrouver la chronologie des événements. Certes, par ces feuillets, le lecteur trouve une certaine logique dans les souvenirs et peut les classer également. La culpabilité ronge Johnson qui se souvient précisément du jour où il a appris que son ami était malade. Cette annonce l'a marqué d'autant plus qu'il n'a pas immédiatement pris conscience de sa gravité. Par l'écriture, il tente de redonner du sens à son passé :
« A la même époque, il était encore préoccupé par sa thèse, le membre du jury externe était malade, la décision finale avait été repoussée et il devait se rendre à Edimbourg pour la soutenance. Un examen de routine apparemment, c'était la première fois qu'il tombait malade, je savais qu'il était de santé fragile, je pensais même qu'il en faisait des tonnes, bien plus que ne le méritaient ses maladies, c'est vrai, elles paraissaient insignifiantes, sans gravité. La gravité de son état, j'en ai eu la preuve pour la première fois lorsqu'il n'a pas pu venir à Londres pour la soirée en l'honneur de la publication de mon livre, dans mon appartement, ce roman qui n'aurait rien été sans son travail, sans son attention. Il leur était même dédié ! J'étais sidéré, ça me contrariait, en clair, j'étais furieux, à l'idée que lui, que tous les deux aient pu se trouver une excuse débile pour rater une occasion si importante, qu'on n'allait pas pouvoir partager cet événement, j'avais même pensé, en bon paranoïaque qui se respecte, qu'il ne soutenait plus autant le roman, c'est vrai ».
Malgré cette prise de conscience, Johnson ne parvient pas à comprendre son ami, à être en empathie avec lui. Il ne comprend pas, par exemple, comment un grand lecteur comme Tony peut ne pas avoir envie de lire pendant sa radiothérapie. Ces pages sont assez douloureuses puisque nous entrons dans l'intimité des personnages, et ce malgré une évocation froide et distante. Toutefois, c'est avec une certaine émotion qu'il décrit son ami dans ses derniers moments :
« En quelques semaines, depuis notre dernière visite, son état s'était sérieusement dégradé, vraiment, son visage était décharné, il avait perdu sa fermeté, sa rondeur, sa vie, s appeau s'était tendue, j'étais sous le choc, oui, c'était à peine si je le reconnaissais, il n'était plus le même. Ses os lui bouffaient le visage, comme ses yeux, vides, qui nous fixaient, cette deuxième personne du pluriel, elle me protège, qui vous fixaient, intenables, à vous rendre malade, oui, ça me rendait fou (…) ».
A travers cette description, on reconnaît le style de Johnson qui ne craint pas de briser les tabous (n'oublions pas que ce livre a été publié il y a quarante ans) : la description du corps malade avec force détails. Certes, Marguerite Duras l'avait fait dans son magnifique récit La Douleur (1985) mais cela n'avait rien à voir puisqu'elle y magnifiait le corps déchu ainsi que les déjections corporelles. Des passages très poétiques, qui visent le sublime. Ce qui n'est pas l'objectif ici de Johnson qui, rappelons-le encore, refuse d'embellir la réalité. Les Malchanceux est un texte étrange, poignant. Il doit se lire d'une traite mais plusieurs fois car nous interprétons de manière différente ces souvenirs selon l'ordre de lecture des feuillets. Le sujet est évidemment poignant : Johnson y raconte une amitié qui lui a quelque peu échappé, sa rupture avec Wendy, femme idéalisée que l'on retrouve notamment dans Albert Angelo et bien sûr la perte d'un être cher. C'est un beau texte et un bel objet. Et maintenant, à vous de jouer !

http://www.lalettrine.com/article-les-malchanceux-b-s-johnson-40750757.html

8/12/09
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