Modern Style
Jonathan Coe continue de se battre pour que l'écrivain anglais B.S. Johnson, suicidé en 1973, sorte de l'oubli. Il signe la préface d'un petit chef-d'uvre obsessionnel et mélancolique à découvrir d'urgence.
Par Elisabeth Philippe, Les Inrockuptibles n° 731, 2 décembre 2009
Comme un éléphant dans un magasin de porcelaine anglaise, B.S. Johnson, romancier expérimental et syndicaliste grande gueule, détonnait dans les cercles intellectuels british compassés des années 60 ; il y était même franchement impopulaire. Après son suicide en 1973, à l'âge de 40 ans, son uvre, devenue culte pour une poignée de lecteurs, est tombée dans un relatif oubli.
Cette amnésie littéraire, l'écrivain anglais Jonathan Coe la combat avec vigueur depuis une dizaine d'années, publiant notamment une brillante biographie, B.S. Johnson, histoire d'un éléphant fougueux, qui paraîtra en janvier en France (Quidam Editeur). L'auteur de Testament à l'anglaise a également signé la préface de la réédition des Malchanceux, quatrième des sept romans écrits par B.S. Johnson. Dans ce court texte, Coe loue, sans pour autant tomber dans l'hagiographie, l'intransigeance d'un romancier obsédé par l'innovation formelle et la volonté de vérité, deux partis pris théoriques génialement mis en uvre dans Les Malchanceux.
Avec ce livre paru en 1969, Johnson, qui éprouve une méfiance quasi maladive pour la fiction et la narration linéaire, met littéralement en boîte le genre romanesque. Contenu dans un coffret, Les Malchanceux se présente sous la forme de courts livrets non reliés et, à l'exception du premier et du dernier fascicule, le lecteur est cordialement invité à lire ces fragments dans "l'ordre que lui offrirait le hasard". Le dispositif n'est pas gratuit, pas plus que ne l'étaient les pages trouées, "fenêtres sur le futur de la fiction", dans Albert Angelo, deuxième roman de B.S. Johnson.
Ici, la construction aléatoire est une forme métaphorique qui cherche à coller au plus près au flux erratique de la conscience, aux flottements de la mémoire. Entreprise de remémoration, Les Malchanceux fait penser au Je me souviens obsessionnel de Perec, sauf que toutes les bribes éparses de souvenirs convergent en un même et unique point : Tony, l'ami et complice intellectuel de l'auteur, son double positif mort d'un cancer à 29 ans.
Prétexte à cette élégie, le match de foot que Johnson, journaliste sportif occasionnel, doit couvrir dans une ville des Midlands où Tony a vécu. Les évocations du passé sont ainsi parfois entrecoupées de commentaires footballistiques. des moments de "hors-jeu" qui permettent à B.S. Johnson d'endiguer le trop-plein d'émotions, tout comme le cynisme parfois irritant qu'il affiche, taclant à tout bout de champ. Il peut se montrer grossier ou carrément égoïste, comme lorsqu'il se fout en rogne parce que Tony, déjà très malade, n'assiste pas à la soirée de lancement de son premier roman. Mais cette colère traduit surtout son incompréhension et son impuissance face au "non-sens total" que représente la disparition brutale et prématurée de son ami, "alors que tout semblait s'arranger pour lui, alors qu'il avait réalisé ses rêves" : un enfant, une thèse et un poste à l'université.
Une mélancolie grinçante parcourt ce livre, dans lequel le romancier met ses sentiments à nu en luttant âprement contre les embellissements que pourrait introduire l'écriture. Il ne s'embarrasse pas d'effets de style quand il décrit, avec une distance clinique comparable à celle de Marguerite Duras dans La Douleur, la déchéance physique de Tony, "ses joues au teint cireux", "ses gencives rétractées". La langue crue et directe frappe juste, faisant pleinement ressentir la violente absurdité de la mort d'un proche. "Un livre unique et merveilleux." Jonathan Coe n'exagère même pas. Elisabeth Philippe