C'est une performance que celle de Philippe Annocque de brosser le portrait et les contours distincts d'un narrateur sans nom et sans pronom. Par Christine Jeanney, Pages à Pages, 4 décembre 2009
« Les gouttes sur la vitre embuée ruisselaient et jamais leur trajet n'était longtemps rectiligne : elles s'arrêtaient, stoppées par un obstacle invisible qui n'était rien de plus que la trace déjà séchée d'une plus ancienne
puis faisaient un brusque crochet presque à angle droit
et rejoignaient le parcours tout récent d'une autre encore qu'elles pouvaient alors rattraper
- et se fondre avec elle en une suprême précipitation. »
Qu'il soit larme, sueur, flot ou eau de vaisselle, le flux traverse Liquide de part en part.
Philippe Annocque travaille cette matière par nature insaisissable, indispensable, et la façonne. Le Liquide se fait à la fois fil rouge et arrière-plan.
Un banc au bord d'un fleuve, l'eau qui coule, des brindilles qui flottent, et c'est toute une mémoire qui prend le temps du retour sur elle-même, dans un parcours aussi sinueux que la glissade d'une goutte le long d'une vitre.
Des textes poétiques - poétiques par la langue, le travail de ponctuation et de mise en page - s'enchaînent, délimitant les contours d'un narrateur sans je. Son premier amour apparaît, sa femme, son frère, ses parents, ses enfants et les moments clés de son existence.
Chacune de ces gouttes délivrée, isolée du reste, confine à l'intime : un moment retrouvé, une expression sur un visage, un regard, une sensation, une phrase dite, un détail remontant à la surface. Et chacune de ces gouttes élargie se fait loupe et miroir.
« La cérémonie (obsèques, enterrement, funérailles ; pourquoi tant de mots ?) eut lieu sous anesthésie.
Le regard s'attachait avec soin à un monde strictement matériel : fêlures ramifiées du carrelage des allées, taches de couleur sur les colonnes (autrefois peintes) imprimées de nouveau par le soleil à travers les vitraux, crachotements caverneux de la sono du prêtre ;
brise continuelle, bruit rythmique d'un train au loin, ciel bleu, pieds douloureux dans les chaussures trop neuves : encore attendre, debout devant un trou. »
Ce narrateur qui n'est pas je, à force de n'être personne passera par nous à un moment ou à un autre. Au sein du couple ou de la filiation, il renverra forcément un reflet connu reconnu, vécu. Comme la silhouette, par exemple, de celui qui tente d'être lucide et ose « enfin gratter les croûtes sur les plaies ».
L'observateur au bord de l'eau qui pense et revient sur ses pensées est très précis. Même lorsque les souvenirs exhumés des flots se voilent du flou de la vase, le ressenti est pointu, exact. La même précision attentive est portée aux mots :
« Ils avaient tenté de se retrouver.
Se retrouver. Ils s'étaient donc perdus.
Tenté. Ils avaient donc échoué. »
C'est une performance que celle de Philippe Annocque de brosser le portrait et les contours distincts d'un narrateur sans nom et sans pronom. Le texte de Liquide, avec ses moments de vie disparates, offre une grande homogénéité, un camaïeu d'instants, dans une structure pourtant fragmentée. Sans doute pour affermir l'idée que les reflets changeants de l'eau, à tous les étages d'une vie, ne forment qu'un seul fleuve.
« Il y avait donc un but, apparemment, jamais nommé, au bout de cet assoupissement [ ]
quelque chose comme une issue, une embouchure, un estuaire »