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Alchimie délicate de la plongée
Par Thierry Beinstingel, feuillesderoute.net 21 novembre 2009

J'ai pratiqué la plongée pendant quelques années. L'eau des mers est une substance étrange : on ne sait jamais quelle texture on va trouver au-dessous de la surface. Certaines fois, le temps magnifique et la «cuve d'outremer pur», chère à Blaise Cendrars (Feuilles de route, bien sûr, poème équateur) laisse croire à un ensemble homogène et franc. On saute joyeusement par-dessus bord dans le liquide en fusion de la même manière qu'on l'avait fait le matin même ou la veille et exactement au même endroit. Et on se retrouve dans une purée de pois compacte, particules et plancton flottant en tous sens, empêchant la pénétration de la lumière alors qu'a la plongée précédente et dans les mêmes conditions une clarté bienveillante illuminait les profondeurs. Bien souvent cette opacité de surface s'estompe au bout de quelques mètres et on retrouve l'eau claire en nageant près du fond. D'autres fois c'est l'inverse, vous glissez avec confiance dans la transparence mais le fond est opaque. Pour en avoir fait l'expérience, je sais que la deuxième option est sinon plus dangereuse, du moins plus inquiétante, on ne retrouve parfois même pas ses coéquipiers plongeurs au fond tant ce brouillard liquide est dense. Il faut alors appliquer les consignes de sécurité, chacun doit remonter à la surface, retrouver l'ensemble du groupe avant de replonger aussitôt à mi-profondeur en appliquant toute une série de calcul de paliers : on ne rigole pas avec les accidents de décompression dont la remontée rapide décuple les risques. _
Le livre de Philippe Annocque appartient assurément à la même alchimie délicate de la plongée. Le «Liquide» qu'il propose est clair, poétique, on sent les prémices d'une belle plongée mais quelques particules inquiétantes flottent en suspens, inquiètent : des prénoms, Pierre, Estelle, Suzanne Alexandrine, autour desquelles un univers vogue au gré des courants sans qu'on arrive, à ce stade, à bien voir les contours, les formes, la faune environnante. Et puis, au fur et à mesure de la descente, l'ambiance devient plus transparente, on distingue les rochers du fond, acérés, vifs, finalement assez inhospitaliers. C'est à la remontée que tout se joue : on revient sur les pages précédentes. Explication du monde. De celui d'un narrateur qui tente de comprendre ce qui lui est arrivé jusqu'à présent, les femmes, la famille, sa vie. Mais comme dit l'auteur, « comprendre quoi ? ». Le livre ainsi entre dans les hésitations mais comme dans nos vies, résumées à des hypothèses : et si j'avais dit/agi/pensé autrement, qu'est-ce qui aurait changé ? Bref, les petits enchaînements qui entraînent vers les grandes ruptures sont passées au crible. Et on peut se demander, si, dans tout cet univers, liquide, fuyant, épousant par lâcheté ou facilité la forme du dernier récipient trouvé, il reste quelque chose de la plongée et d'ailleurs pourquoi avais-je évoqué cela au début sinon par simple analogie avec l'élément liquide ? Est-ce qu'on risque un accident de décompression mentale à la redescente/remontée (où est-on ?) du voyage vertical d'un livre ? Peut-être… Mais il reste aussi le mouvement et la plongée est pour l'instant la seule manière de réaliser le vieux rêve d'Icare : on est hors pesanteur, on vole entre deux eaux. Le livre de Philippe Annocque restitue cette sensation, cette étrange beauté du geste de planer et se fondre dans l'entourage et ce n'est pas là son moindre mérite.

http://www.feuillesderoute.net/noteslecture.htm

30/11/09
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