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Un étrange roman, hybride, coulant, insaisissable, à contre-courant, terriblement séduisant.
Par Pascale Arguedas, Europe, juin 2009

Après Une affaire de regard (Seuil, 2001), Chroniques imaginaires de la mort vive (Melville 2005) et Par temps clair, (Melville 2006), Philippe Annocque publie Liquide, son quatrième opus en huit ans. Il s'agit d'un étrange roman, hybride, coulant, insaisissable, à contre-courant. Nous avions déjà pu apprécier le talent de cet écrivain à fouiller les motifs moteurs de son écriture - le rapport ambigu et flou de l'être au réel, le doute sur l'identité, la mauvaise conscience - et son écriture même, qui fait partie du propos et change avec lui. À chaque nouvelle parution, c'est donc une surprise qui nous attend avec, toujours, la garantie d'un trouble né de la vibration de choses enfouies.
Voici donc Liquide. Une histoire a coulé, coule et peut couler, se répandre, suinter ou libérer de la fraîcheur tout en gardant un volume à peu près constant. Perte des eaux, contraction, naissance, amours, pluie, pleurs, débordement des crues d'une enfance lointaine qui s'échappe de son lit malgré les tentatives adultes d'endiguement et d'aménagement. Étrange état dans lequel cette quête identitaire nous plonge, comme en apesanteur, en apnée mais ancrée dans un réel tangible. Au commencement était l'attente sur un banc, l'immobilité. Un homme assis regarde l'eau d'un fleuve, les brindilles dans le courant, leurs mouvements. Des images naissent, éphémères, certaines précises d'autres non, parfois vaguement contradictoires. Il revient vingt ans en arrière, analyse les germes d'une vie à venir et ses implications dans celle qu'il mène aujourd'hui, alors que nous avons en même temps l'impression d'entendre les pensées d'un fœtus dans le liquide amniotique, liquide nourrissant, fœtus qui aurait un regard visionnaire sur la vie qui l'attend. Étrange concomitance, à la fois synchrone et asynchrone, lumière et réfraction de la lumière sur des noms, des corps immergés dans la mémoire, au bord de l'oubli… L'homme se souvient, interprète, tente de colorer une fuite en avant existentielle qui se dessine en noir et blanc dans le sillage des pensées, rêves, inconscience, illusions, inventions peut-être. Une navigation au gré des courants, tantôt lents tantôt rapides, s'effectue à la fois dans le sens d'une pente et d'une remontée.
Philippe Annocque joue merveilleusement sur les décalages temporaux-spatiaux, les rapports réalité-fiction, la présence-absence pour tenter d'identifier des sentiments, les raisons sans lever complètement le voile. Liquide impressionne autant qu'un Watteau par son goût des rendus vaporeux, sa sensualité de palette et ses figures énigmatiques qui contribuent à une certaine étrangeté. Le narrateur innommé est en constante esquive malgré les apparences d'un désir de clarté - telle une anguille en eaux troubles, au trajet non rectiligne, cherchant abri mais, curieux et questionnant, s'exposant dans le silence glissé entre les phrases. Des phrases longues, étonnantes, allant de pair avec des chapitres courts, des itérations, des parenthèses, de fréquents passages à la ligne, des néologismes et des tournures inventives (« un bonheur précipité et tobboganant de fête foraine »), des dialogues pris dans la pâte d'une narration élégante. Une beauté cachée aussi dans l'ondulation de la phrase, la souplesse d'une tonalité, les modulations et variations sur un thème ritournelle qui fait valser les souvenirs dans une mémoire poreuse et passeuse de frontières. Dans une légère brume, l'air de rien, une voix obsédante sonde les profondeurs opaques des êtres. Des fonds aquatiques se délitent, pourraient s'amollir alors qu'ils prennent force, consistance et puissance dans une prose alliant subtilité, substance et densité. « Cependant jamais le silence, jamais l'ignorance n'empêchèrent la pensée de courir. » Liquide a le charme d'une beauté indicible, fugace, évanescente. La littérature prend tout son sens dans ce rêve éveillé et nous interroge au sein de l'imaginaire, mère nourricière du romancier, longtemps après avoir tourné la dernière page : « c'était une histoire d'amour sans personne, et ça ne tient pas longtemps une histoire sans personne, sans personne pour la contenir, pour la retenir, ça se dessèche, ça s'évapore, il n'y a plus rien, voilà, comme ça enfin on est content, hein ? pas vrai ? on est soulagé, au moins comme ça enfin c'est fini. » Liquide est construit sur les contrées aquatiques silencieuses que chacun, un jour ou l'autre, au détour d'une mort, d'une (re)naissance, finit par arpenter, seul.



Pascale Arguedas



28/07/09
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