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Il y a dans Liquide une musique très singulière, un détachement, le rythme hésitant, imprévisible des brindilles au fil de l'eau, et une présence sensible sous «un récit sans personne».
Par Isabelle Rüf, Le Temps, 23 mai 2009

Philippe Annocque publie peu et court. Depuis le très attachant Une Affaire de regard (Seuil, 2001), deux romans ont paru chez Melville : Chroniques imaginaires de la mort vive (2005) et Par temps clair (2006). Liquide file la métaphore de son titre : la vie d'un homme comme elle s'écoule au gré des fluides et des humeurs - larmes, sperme, liquide amniotique, lait, averse, douche, champagne, mer, fontaine. Le narrateur est là, échoué au bord d'un fleuve dans lequel il ne se baignera pas deux fois.
Cet homme est absent de sa vie, distrait, soustrait, en retrait. Il a fait, docilement, ce que les autres attendaient de lui : études, carrière, famille, maisons. On a décidé pour lui. Des femmes l'ont aimé, puis quitté : une Estelle filante, puis Alexandrine, au soulagement familial, et maintenant ses deux filles et leur mère, cette Suzanne, qui a tenu toute une vie, mais qui ne peut plus continuer «une histoire d'amour sans personne».
Sans personne, vraiment: jamais, dans ce monologue qui ne parle que de soi, la voix ne dit «je». Une affaire de regard: cet homme n'a existé, très peu, que dans celui des autres. «Oubli de soi-même./ Aujourd'hui au bord du fleuve ces vingt années pour un peu n'auront été qu'un rêve./ L'oubli dans la boisson, l'oubli dans le sommeil du corps sont somme toute assez peu efficaces en regard de celui-là.» Et maintenant, au milieu d'un chemin qui n'a aucune raison de s'infléchir, il se demande inutilement ce qui a échoué et quand. «A quel moment précis le lait pourtant soigneusement rangé à l'intérieur du réfrigérateur a-t-il tourné ?»
Pour rendre le cours de cette vie, concentré de banalité, Philippe Annocque a trouvé une fluidité qui lui permet de naviguer dans les allers et retours de la mémoire, les petits tourbillons d'incertitude, les décrochements, les enchaînements qui emportent d'un chapitre à l'autre au rythme des liquides. La métaphore est souvent heureuse, souple, irisée d'ironie. Parfois, tenue trop longtemps, elle s'appesantit un peu. Mais il y a dans Liquide une musique très singulière, un détachement, le rythme hésitant, imprévisible des brindilles au fil de l'eau, et une présence sensible sous «un récit sans personne».


9/06/09
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