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Interview

Interview de Philippe Annocque
par Pascale Arguedas, sur Calou, l'ivre de lecture

Philippe Annocque, professeur de français (agrégé de lettres modernes après avoir fait des études d'anglais!) vit à Rambouillet (78). Dubitatif quant à la mention « Du même auteur » qui commence à accompagner ses livres, il répond cependant quand on l'appelle par son nom, par souci de commodité. Ses papiers le disent né en 1963, il veut bien les croire. D'origines variées, animé de passions diverses et hétéroclites, il écrit des livres qui lui ressemblent sans pour autant se ressembler entre eux : disparates et convergents, nés de la question de l'identité. J'ai rencontré Philippe dans une librairie, lors d'une soirée poésie. Ce fut seulement après deux heures de discussion, en fin de soirée, que j'appris qu'il écrivait. Un écrivain, me parlant d'abord de ses lectures avant d'évoquer ses propres livres, rien de tel pour me donner envie de découvrir son œuvre !

Les lectures d'un lecteur étant une histoire, j'aimerais que tu commences par nous expliquer ton parcours de lecteur qui n'est pas banal.
Sur les lectures de l'enfance, pas grand-chose à dire : c'étaient celles d'un garçon né dans les années 60, plutôt bon lecteur mais sans plus, avec tout de même, à l'époque, en plus des lectures "conseillées", un goût prononcé pour la science-fiction, et aussi pour la bande dessinée (j'aime d'ailleurs toujours beaucoup la BD, et je dois quelque chose à la science fiction). Le goût pour la littérature, il est venu plus tard, à l'adolescence, surtout à l'âge du lycée. Je me suis passionné pour Beckett, Kafka, Flaubert, Nerval ; plus tard pour Michaux, Coleridge, Aloysius Bertrand... Pendant très longtemps, je n'ai pas lu d'auteurs contemporains. L'idée ne m'en venait même pas. (En y repensant, j'ai honte - je sais, ce n'est pas un sentiment à la mode.)
J'ai été profondément marqué par l'œuvre de Samuel Beckett (découverte grâce à Danielle Auby, mon professeur de français en première - merveilleux souvenir - dont je n'ai appris que bien plus tard qu'elle était aussi auteur). D'abord les romans. C'était de l'ordre de la fascination. J'avais aussi l'impression qu'il n'était plus vraiment possible d'écrire, après ça. Puis il y a eu, en rapport avec les limites de ma propre écriture, une période où je n'arrivais plus à lire. Tout me tombait des mains. C'était comme un mauvais goût dans la bouche, qui empêche de prendre du plaisir à quoi que ce soit. J'en ai pris conscience en essayant de relire des textes que j'étais sûr d'aimer, j'ai bien vu que ça venait de moi. J'arrivais tout juste encore à lire de la poésie, parce qu'il est souvent plus facile, ou même souhaitable, de fragmenter la lecture. Ou alors des livres n'ayant rien à voir avec la littérature : botanique, zoologie, théorie de l'évolution. La lecture de Steven Jay Gould était très stimulante.
En fait, c'est tard, au moment de la publication d'Une affaire de regard, que j'ai vraiment recommencé à lire. Comment peut-on prétendre être lu sans s'intéresser à ce qu'écrivent ses contemporains ? Il fallait que je me rattrape. (Je fonctionne beaucoup à la mauvaise conscience. Je crois qu'au fond j'ai du goût pour la mauvaise conscience. J'ai mauvaise conscience avec le sourire.) Je ne lisais pas mes contemporains parce que je croyais, sans chercher à vérifier, qu'il ne s'écrivait plus grand-chose d'intéressant aujourd'hui. C'est d'ailleurs ce que croient beaucoup de gens. Maintenant je lis surtout de la littérature contemporaine. Mais je ne le fais plus pour me rattraper ! La littérature contemporaine est très riche, infiniment variée, et je suis assez bien informé pour n'avoir pas de mauvaises surprises. Qui plus est, j'ai la chance d'avoir des goûts très ouverts, très disparates même (ça ne concerne pas que la lecture, d'ailleurs ; c'est vrai même pour manger !) Je suis un lecteur heureux. Heureux mais agacé, bien sûr, par le brouillage ambiant, qui prend le public pour un imbécile et lui propose des vessies en guise de lanternes.

Comment en es-tu venu à l'écriture ?
J'ai toujours eu l'idée d'écrire, d'être écrivain. Honnêtement, je ne me rappelle pas à quel âge cela remonte. Je dirais huit ans. L'enfance, en tout cas. En revanche je me rappelle très bien cette idée, ce projet, complètement abstrait, et la conscience de l'incapacité qui l'accompagnait, de la nécessité d'attendre, attendre de grandir, d'apprendre, parce qu'il était trop tôt, bien trop tôt. J'ai eu, je crois, le goût de l'écriture avant celui de la lecture. A la fin de la 6e, je n'ai plus su résister à la tentation. J'ai commencé à écrire, ça se voulait des romans de science-fiction, jamais aboutis évidemment. Toujours plus. Je me souviens très bien que j'ai commencé à lire de la poésie parce que j'en écrivais. Et puis il y a eu un texte que je n'ai pas su arrêter. Un roman de science fiction, encore, commencé entre treize et quatorze ans, mieux écrit peut-être mais plus faible encore, par son contenu, son ramassis de clichés (pillés dans les romans de SF de la bibliothèque paternelle, une SF qui parfois datait déjà), que ceux qui l'avaient précédé. Je n'ai pas su l'arrêter juste parce que j'en avais écrit plus, plus vite et que quand même, l'arrêter à ce stade, quel gâchis ; en épaisseur c'était ce qui ressemblait le plus à un livre. Alors je l'ai continué, tout en "grandissant", et le regard de plus en plus critique que je posais sur ce texte en est devenu le sujet. C'était devenu un texte expérimental - avant même que je sache ce que ça voulait dire. Quand je l'ai enfin terminé, j'avais vingt-deux ans. Ça n'avait bien sûr plus rien de commun avec le projet initial. Mais entre le texte et moi, les rôles s'étaient inversés : c'était lui l'auteur. Il m'avait fait. (Encore aujourd'hui, j'ai une immense tendresse pour ce texte.) J'ai vaguement essayé de le faire publier, j'ai vite renoncé, convaincu que c'était impossible. Mais l'écriture était devenue une pratique quotidienne, qui s'était inscrite dans l'emploi du temps : j'ai continué à écrire. A part une première version de Par temps clair (très différente de la "définitive") qui n'a jamais été achevée et quelques pièces de théâtre, ça a été, de plus en plus, une écriture très ascétique, très fragmentaire : la fréquentation des textes de Beckett était sensible. De plus en plus, je me sentais empêché d'écrire - et j'y consacrais toujours plus de temps.

Comment as-tu passé le cap de rendre public tes écrits ?
C'est ma femme qui m'a dit ce qu'au fond de moi j'attendais d'entendre. Une plaisanterie, bien sûr. Avec tout le temps que je passe à écrire, ce serait bien - quand même - que j'écrive quelque chose qui soit publié. Bien sûr. Ce serait bien. Quelque chose qui soit publié. J'ai joué le jeu - en même temps, je croyais que je ne risquais pas grand-chose : jamais un éditeur n'allait regarder mon manuscrit. Tout en m'interrompant souvent parce que je poursuivais d'autres projets non publiables, j'ai écrit Une affaire de regard. Pour qu'il soit publié - sans croire un instant qu'il le serait. Ça a été étonnamment facile. Je l'ai terminé fin 2000. J'ai lanterné encore avant de l'envoyer, il a fallu encore me houspiller. (Elle avait dit : "C'est très bon, ce sera publié." Je la trouvais naïve, ou amoureuse, ou les deux.)

En même temps, il y avait quelque chose de biaisé au départ, qui a pu générer un malentendu concernant l'auteur de ce texte-là : je n'ai pas écrit Une affaire de regard comme j'aurais écrit spontanément autre chose, sans penser à la publication. Je l'ai écrit en pensant à la publication, et en essayant de rester le plus juste possible. Peut-être que cela aussi m'arrêtait, au moment de l'envoyer. Ou simplement la trouille. Je l'ai finalement envoyé par la poste à Gallimard, à Minuit, au Seuil, à Grasset : les éditeurs dont je connaissais les noms. Le Seuil l'a pris tout de suite. Des autres, je n'ai reçu que la lettre de refus toute faite.
Je crois qu'il y a eu, concernant ce livre, quelque chose de faussé au départ (qui, matériellement, m'a contraint à me tourner vers d'autres éditeurs) ; mais en même temps, c'était nécessaire, pour moi, de me remettre à écrire autrement. Ça a relancé quelque chose. Je n'ai pas de repentirs réels concernant ce texte ; même si je lui trouve pas mal de défauts qui auraient mérité d'être corrigés, je l'assume. C'est aussi cette écriture qui m'a redonné le goût de la lecture, que j'avais perdu, pendant sept ou huit ans tout de même.

Un mal pour un bien ?
Le positif, c'est que ça a relancé une dynamique. Avant, j'étais enfermé dans quelque chose dont je n'arrivais pas à sortir, et qui n'allait qu'en s'appauvrissant. C'était très mortifère.
Le négatif, c'est que je suis devenu - et c'est naturel - l'auteur d'un roman assez drôle qui parlait beaucoup (mais pas seulement) des relations sexuelles difficiles d'un garçon. Ça a généré un horizon d'attente, au moins sur le plan éditorial, qui ne correspondait pas à mes envies.
Pour moi, ce qui importait, dans Une affaire de regard, c'était le rapport difficile au réel. Quoi de plus réel qu'autrui, dans sa chair ? Et le sexe, quand ça foire, c'est drôle. C'est pour cela, de manière consécutive, que ce livre est aussi une histoire drôle de dépucelage raté - mais cet aspect-là (même si je me rendais très bien compte qu'il était vendeur : j'écrivais pour être publié), je le voyais, je le vois toujours comme quelque chose d'annexe, et d'assez anecdotique.

Comment t'y es-tu pris pour ton livre suivant ?
Mal - pour la publication, en tout cas. Je n'avais pas, à ce moment-là, une conscience claire de ce que je viens d'expliquer. J'ai essayé d'écrire tout simplement ce que je voulais écrire : ça a donné Par temps clair, qui n'est pas passé, au Seuil, même s'il y a reçu du soutien, notamment celui de Bertrand Visage, qui avait publié Une affaire de regard. Dans la foulée (dans l'élan, je devrais dire), et sans doute aussi par réaction (il fallait faire quelque chose ; et pour moi, instinctivement, faire quelque chose, c'était écrire), je me suis tout de suite lancé dans Chroniques imaginaires de la mort vive (un vieux défi d'écriture que je ruminais depuis longtemps sans rien faire, et qui nécessitait le passage à une autre langue) et je me suis retrouvé avec trois textes qui, a priori, correspondaient à des lignes éditoriales différentes. Vus de l'extérieur.
Pour moi, ils disent tous à peu près la même chose - dans des langues différentes. Pour moi, l'histoire, le ce que ça raconte fait partie de la langue. Ce que ça raconte n'est pas le sujet. Du coup, trouver un éditeur n'a pas été facile, d'autant plus que j'avais été mal habitué : tout avait été si facile la première fois.

Tu as eu des retours négatifs de belles pointures pour Chroniques imaginaires de la mort vive, des retours très encourageants.
Oui, à peu de temps d'intervalle, Corti, Verdier et La Différence ont manifesté de l'intérêt pour Chroniques. J'ai même encore dans mes tiroirs la réponse de Verdier, un vrai petit article de presse, très élogieux, un peu étrange même pour un refus ; mais tout cela était très encourageant. Il y a des refus qui sont très sympathiques. Ça m'a encouragé à miser d'abord sur Chroniques plutôt que sur Par temps clair, et à viser des maisons où une personne serait seule à prendre la décision. Je n'aime pas les comités : les retours qu'on en a, par leur polyphonie, sont assez peu cohérents. Je préfère qu'une seule personne me dise : "j'aime, je prends" ; ou "je n'aime pas, je ne prends pas" ; ou même "j'aime mais je ne prends pas". J'ai fait un tir groupé qui comprenait, entre autres, Sabine Wespieser, Climats, et Melville, que dirigeait Alain Veinstein. Ce que je ne savais pas, c'est qu'Alain Veinstein était sur le départ ; je ne pense pas qu'il ait eu le manuscrit entre ses mains. Quoi qu'il en soit, ces trois éditeurs en effet sont entrés en contact avec moi, je passe les détails ; j'ai signé avec Melville et j'étais bien content d'avoir trouvé un éditeur.

Melville a aussi publié Par temps clair, ensuite. Roman troublant, étrange dans un style simple, clair, sonore qui touche à de petits événements futiles et fugitifs qui s'installent inconsciemment, laminent au quotidien, donnent mauvaise conscience. Tu excelles dans leur mise en évidence, le flou et le rapport ambigu que nous avons tous avec la réalité pour se trouver une identité « honnête ». Mais j'ai trouvé ton personnage cynique et lâche.
Oui, déjà dans Une affaire de regard on m'avait fait la remarque que j'accablais mon personnage. Je travaille sur la mauvaise conscience (d'où le choix du « tu » dans Par temps clair, le « tu » accuse, ou au moins soupçonne), et comme précisément je place le lecteur dans la conscience du personnage, les aspects les moins reluisants de sa personnalité sont mis en évidence. Mais je ne suis pas bien sûr qu'il soit beaucoup plus lâche qu'un autre. Ce qui m'intéressait, dans Par temps clair, c'était de montrer comment on devient égoïste, ou lâche, sans s'en rendre compte, à son corps défendant, par un simple réflexe d'autoprotection qui dégénère au fil des années. Montrer que ce qu'on est à un moment n'est pas l'ébauche reconnaissable de ce qu'on sera plus tard, qu'on reste le jouet d'une évolution qui nous dépasse et qui n'a pas de sens - d'où la référence à Steven Jay Gould en exergue, et les allusions à l'évolution biologique qui parcourent le texte.

J'ai apprécié le choix de chapitres courts qui laissent le temps de réfléchir. Puis, c'est une aération nécessaire car cette « voix » qui sonde les profondeurs quelque peu boueuses enferme souvent le lecteur dans un cercle concentrique asphyxiant et on a besoin d'air, j'en ai eu besoin pour lire à mon rythme.
Il fallait bien aussi laisser respirer le personnage. Le texte qui est donné à lire représente cette conscience seconde qui vient se surajouter et déranger le confort routinier de l'homme qui croit avoir tout réussi. Cette conscience est éveillée par un premier message du monde extérieur (le « Tu es mort » liminaire, message de « game over » affiché à l'écran de l'ordinateur du fils des amis de Paul, qu'il regarde jouer au début du roman), puis elle est sans cesse réveillée par des détails anodins de son paysage quotidien, qu'il remarque soudain et qui le renvoie à celui qu'il a été - et qu'il n'est plus. Mais bien sûr il arrive aussi régulièrement que cette conscience excessive, cette tumeur, se rendorme : alors c'est le silence, et c'est ce blanc dans le texte pendant lequel, avec Paul, nous respirons. Personnellement, je parlerais plutôt de sections que de chapitres.

Tu utilises beaucoup les répétitions dans ce livre.
Les répétitions, oui, elles se sont imposées pendant l'écriture. Le personnage n'est pas maître de la pensée qui l'habite ; il la subit, il ne peut pas lui échapper. C'est quelque chose de cet ordre qu'elles cherchent à exprimer.

Cette année, ton dernier roman, Liquide, est paru chez Quidam. Pourquoi ce changement d'éditeur ?
Melville a disparu en tant que maison d'édition à l'automne 2006, peu après la parution de Par temps clair, et la directrice éditoriale est partie (les éditions Léo Scheer ont conservé le nom pour une collection dont la ligne est différente). L'édition, c'est d'abord une affaire d'envie : il faut quelqu'un qui ait l'envie de s'engager. Il fallait que je trouve cette personne. J'avais lu du bien de Quidam, et je savais que c'était une petite maison. (« Petite maison », pour moi, ça veut dire que l'éditeur est une personne, qui prendra ses propres décisions.) En voiture, alors que justement j'allais faire photocopier quelques manuscrits de Liquide, je suis tombé sur les Mardis Littéraires, à la radio ; on y parlait de L'Ami Butler, de Jérôme Lafargue, qui par la suite a fait partie de la sélection du Wepler. J'ai eu envie de lire ce roman, que j'ai trouvé excellent. Dans la foulée j'ai lu aussi Grande Ourse, de Romain Verger, un récit étonnant - et formidable. Pour moi il était clair que Quidam était un éditeur de grande qualité, et qu'il y avait (il y a en effet) derrière ce nom qui refuse d'en être un (« Quidam », ça me parle, cette absence de nom propre ; j'ai moi-même un rapport au nom propre un peu difficile) une personne animée d'une passion littéraire authentique, dont les goûts rejoignaient les miens.

Liquide* est magnifiquement écrit. Tu te démarques par ta singularité avec tous ces néologismes et tournures inventives, cette musicalité. Tes phrases sont longues, amples. Tu joues sur les paradoxes et les alliances, déploies un beau registre dans la manipulation de la langue. Sans parler de la syntaxe, des passages à la ligne, des parenthèses. C'est un tout indissociable, très réussi, entre fond et forme.
Oui, c'est un tout. J'essaie toujours de faire en sorte que le sujet profond génère son propre langage en même temps que l'« histoire » - qui pour moi relève elle aussi plus du langage que du message. Dans Liquide, le sujet profond, c'est l'incapacité à être. C'est lui qui génère la métaphore liquide ; laquelle cherche à s'appuyer, lisibilité oblige, sur une histoire, mais alors la plus simple, la plus banale possible, un peu bourgeoise aussi pour que les rails soient bien nets ; et à s'incarner dans une langue qui d'une part mime le courant (j'ai même lu pour Liquide quelques articles de physique sur la mécanique des fluides, je ne sais pas si ça a eu une incidence sur le texte), d'autre part cherche à exprimer le sentiment de ce qu'on appelle couramment le « manque de personnalité » par le recours à une absence de personne grammaticale, une « personne zéro » qui renvoie au protagoniste.

Une surprise de taille : ton narrateur n'est jamais nommé ! C'est un tour de force séduisant, vraiment. Comment t'y es-tu pris ?
Comme je le disais, j'ai un rapport difficile au nom propre. Déjà, dans Chroniques imaginaires de la mort vive, je ne nomme que les morts. Mais dans Liquide, cela va plus loin, et sur une autre voie : non seulement le personnage principal n'est jamais nommé mais il n'est même jamais désigné dans le récit par un pronom de la 1ère, 2e ou 3e personne ! Je voulais une personne grammaticale qui exprime un en-deçà de la personne. J'avais bien pensé à un « on » mais c'était déjà trop. Alors j'ai évacué la personne en utilisant seulement des tournures impersonnelles, infinitives, nominales… de manière à ce qu'il y ait un grand vide à la place de la personne. Ce « héros » n'est finalement nommé qu'à travers le regard que les autres posent sur lui, qui y voient un amant, un fils, un mari, un père sans qu'on puisse le saisir, lui, dans sa vraie personne.

Il est en constante esquive malgré les apparences et volontés de clarté - telle une anguille en eaux troubles, au trajet non rectiligne, cherchant abri mais, curieux et questionnant, s'exposant dans le silence glissé entre les phrases.
Il n'a pas envie de se dire ce qu'il a à se dire. La vérité a toujours été là, sous ses yeux, mais elle est, elle a toujours été désagréable. Le récit correspond à un moment où il ne peut plus faire autrement que d'essayer, peut-être, de prendre conscience. Mais c'est pénible, alors c'est laborieux, il tourne la tête de côté dès qu'il peut, il regarde ailleurs. Et puis il est fatigué de cette pensée. Tout cela n'est pas vraiment volontaire. C'est un peu l'équivalent des courants turbulents, en mécanique des fluides (auxquels je pensais en écrivant les premières lignes, sur le trajet des brindilles à la surface du fleuve).

Liquide a le goût des rendus vaporeux, une sensualité de palette et ses figures énigmatiques contribuent à une certaine étrangeté. Tu continues à jouer sur les décalages temporaux-spatiaux, les rapports réalité-fiction, la présence-absence et passes ton temps à noyer le poisson. Es-tu conscient que tu demandes un vrai travail de lecture ?
Je ne sais pas si Liquide est un livre difficile - je ne crois pas. Bon, c'est vrai que je ne pense guère aux lecteurs en écrivant - ou plutôt, je pense à un lecteur : moi. Le plaisir que je prends à l'écriture est vraiment d'abord un plaisir de lecteur. J'aime découvrir ce qui s'écrit et je fais en sorte d'écrire quelque chose que je vais aimer. Si, après, je peux faire partager, bien sûr, c'est encore mieux. Et puis j'ai par principe de l'estime pour les lecteurs (de la même manière, je n'aime qu'on me mâche le travail quand je lis). Au fond, je ne suis pas un romancier. Les histoires ne m'intéressent pas vraiment. Pour moi, elles font partie du langage. Comme la grammaire, elles sont la matière qui me permet de dire ce qui importe à mes yeux, et que je n'arriverais pas à dire autrement. Quoique. On peut toujours essayer.

Crains-tu d'écrire trop de livres ?
C'est une question difficile. C'est vrai que j'ai l'impression parfois que certains auteurs publient trop. Certains le reconnaissent. Et on peut écrire sans publier. Je crois que j'en ai besoin. En même temps, publier permet de mettre en perspective les textes. Je crois beaucoup au sens que prennent les textes les uns par rapport aux autres.

Tu as créé un blog étonnant, Hublot, parce que la visibilité est mauvaise. À la fois drôle, décalé, c'est un laboratoire d'écriture où tu partages aussi tes lectures.
Justement, ce blog, c'est un peu ma réponse à ta question précédente. Je m'en explique un peu tardivement dans le billet « améliorer la visibilité ». J'y montre autre chose : pour le moment, une écriture moins consciente et plus intérieure encore (Seul à voir), ou plus ludique (Vie des hauts plateaux) ; dans les deux cas quelque chose de très différent de ce qui a déjà été publié - histoire de mettre en perspective, comme je le disais. Améliorer la visibilité, c'est ça. Ne pas cacher la disparate. De même, parler de mes lectures, c'est aussi indiquer des directions différentes, presque contradictoires parfois. Si, en plus, ça peut donner envie de lire ces auteurs, bien sûr, je m'en réjouis !

Tu commences à être repéré puisque tu as eu de beaux articles de presse et radio. Comment vis-tu cette reconnaissance ?
Je la vis dans le bonheur ! Je suis très heureux des retours que j'ai eus sur Liquide. Ça me donne envie d'écrire - mais le silence à la parution de Par temps clair aussi n'a fait que me donner envie d'écrire. Ça ne change que mon humeur.

Tu renvoies l'image d'un homme discret, gentil, intelligent, bien dans sa peau, fuyant le tapage. Es-tu un écrivain heureux ?
Je m'estime heureux déjà en tant qu'homme, dans ma vie personnelle. C'est peut-être ce qui donne cette image flatteuse que tu me prêtes. Un écrivain heureux ? Écrire, pour moi, ça n'a jamais été que du bonheur. Même pour mes textes les plus faibles, j'ai une grande tendresse.

Quels sont tes projets d'écriture ?
Continuer à tourner autour de mon objet. J'ai plusieurs envies. Quelque chose de vraiment drôle, peut-être. Ou parler de ce qui n'existe pas. Ça sera, j'espère, apparemment très différent - et au fond complètement la même chose.

Merci Philippe !
C'est moi, Pascale, qui te remercie pour ton bel enthousiasme.

Visitez le blog de Philippe Annocque.
* ma note de lecture sur Liquide (éditions Quidam, 2009) est parue dans le n° 961 de la revue Europe en juin 2009.

9/06/09
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