Retour à la source
Par les muses à tremplin, lesmusesatremplin.blogspot.com 30 avril 2009
Je l'ai lu d'un trait - bu d'une traite ce liquide savamment dosé, avec une pointe d'amertume, comme on dit un nuage de lait : trouble. S'il est généralement admis que Une affaire de regard relevait du roman d'apprentissage, je qualifierais volontiers celui-ci de roman de la maturité. Le narrateur assis sur un banc, immobile donc, regarde couler l'eau du fleuve et observe les fétus de paille qui se laissent aller au fil de l'eau. Premier contact avec le liquide. Mouvement. Le narrateur suit le cours de ses pensées et remonte à son adolescence, à l'échange du premier baiser devant une fontaine, à son premier amour, aux douches rituelles que prenaient ensemble les jeunes amoureux... Les formes multiples du liquide.
Puis le mariage - avec une autre, la naissance des enfants, le déménagement vers la campagne, la situation qu'il faut se faire, la mort de la mère, les vacances en Bretagne, la lassitude d'une vie informe dans laquelle on se coule, sans surprises et sans vraie résistance, le quotidien pris dans une gangue de vase, un amour qui se liquéfie...
Vingt ans enfuis, les enfants grandis à l'ombre - à l'image - de la mère...
L'eau a passé sous les ponts, à l'âge mûr on comprend à propos de ses parents ce qu'on n'avait pas su voir petit.
Mais trop c'est trop, on a beau s'adapter à la forme du vase, il vient toujours une goutte finale, celle qui, tout d'un coup, fait déborder le personnage.
Retour sur soi, retour aux sources, à la source, voilà ce que je retiens de ce livre ; ça ou se noyer dans la vaste mer d'incompréhension. C'est un roman émouvant, tout en finesse et en allusions, symbolique. Un roman à l'écriture discrètement audacieuse puisque un roman sans personne ; ni je, ni tu, ni il... Vrai tour de force grammatical qui nécessite le recours constant à des tournures impersonnelles et passives pour illustrer ce personnage liquide, indécis, spectateur de sa propre existence : Déjà à l'époque il pouvait arriver à une telle question de se poser, lorsque des personnes mises au courant et désireuse de manifester leur sympathie venaient à combler d'éloges celui qui selon elles avait su réagir de façon si positive dans un contexte pourtant difficile ;et il était certes agréable de se voir ainsi dans ce rôle nouveau et surprenant du héros au coeur d'acier,cependant un reste de conscience ancienne empêchait d'adhérer tout à fait à ce nouveau portrait ; (p.66)