Une méditation poétique sur le temps perdu
Par Michel Arrivé, Boojum-mag.net 29 avril 2009
Un texte autobiographique ? Certaines apparences pourraient le laisser croire : des souvenirs d'enfance, épars et discrets, des jeux avec Pierre, le frère aîné. «Papa» et «Maman», non autrement nommés. Quelques noms de femmes : une Estelle, «amour de jeunesse, fiction plutôt d'un amour de jeunesse», une Alexandrine, porteuse, lové parmi les syllabes de son nom, de l'ex qui deviendra son statut, et surtout Suzanne, qui sera l'épouse, et, bientôt, la mère de deux filles, Agathe et Flora. Quelques fêtes, fugitives : celle qui célèbre la réussite à des examens, celle qui marque les noces de Suzanne et d'un je qui, occulté, n'en est pas moins présent, par exemple par la redondance du mot «Maman». Maman, qui donnera lieu à un deuil toujours persistant : «Alors Maman est morte. Maman est morte encore». La première phrase de L'Étranger est ici évoquée, non sans être inversée : le aujourd'hui de Camus se transforme, doublement, d'abord en alors puis, surtout, en encore.
Oui, on peut lire ce texte comme autobiographique : il l'est vraisemblablement. Mais on en négligerait l'essentiel si on ne le lisait que de cette façon. Car il est aussi, et, à mon sens, il est surtout, une méditation poétique sur le temps perdu, au sens de Proust, le temps qu'on a tant de mal à retrouver, qu'on ne peut jamais retrouver.
Poétique ? Oui, et d'une double façon.
D'abord par le rythme si spécifique de la phrase. Comment le décrire, ce rythme ? Plutôt que de se lancer dans un long discours, qui courrait le risque du pédantisme, je le fais entendre : une longue parenthèse, déjà enchâssée dans une plus longue phrase :
«(Pareillement le fleuve au lit séculaire coule en des flots toujours renouvelés ; alors que cette station prolongée du corps assis sur le banc face à l'eau au parcours massif et continu est à l'origine d'une illusion qui voudrait bien faire appeler «endroit du fleuve» (comme on dit «partie du corps» cette section, seule accessible à la vue, du courant d'un être en fuite sans fin )».
Oui. Mais cette parenthèse, avec ses reprises et ses interruptions, est en outre séparée, entre ces deux premières phrases, par la division de deux, comment dire ? j'allais parler de chapitres, mais non, il n'est pas question de chapitres, plutôt de strophes, ou de stances. Ces coupures, qui se répètent, scandent l'écoulement de la phrase, soumise, comme le courant du fleuve que, le plus souvent, elle évoque, à une constante, mais point toujours régulière, fluidité.
On l'entrevoit : la seconde source poétique du texte, c'est, mais indissolublement, la métaphore à chaque instant renouvelée, et explicitement revendiquée, puisque nommée, au sein même du discours, qui s'établit entre le cours de la vie et celui du fleuve : «Ce fleuve paisible aux péniches paresseuses aurait alors semblé une heureuse métaphore à cette vie dorée.» Heureuse ? En ce point, certes. Mais provisoirement. En d'autres points elle est propre à se charger d'aspects dysphoriques, voire mortifères : «Et voilà que maintenant les liens filiaux paraissent dissous sans retour dans l'eau du fleuve, voilà que maintenant Agathe et Flora emportées par le courant ne sont plus semble-t-il que les filles de leur mère.»
Comme le programme le titre du livre - au sens le plus strict du verbe programmer -, l'eau est constamment présente dans le texte. Sous tous ses aspects : l'eau de l'évier où s'entasse la vaisselle lors d'une absence de papa et maman, celle de la douche et de ses gouttes au trajet imprévisible, voire celle de «cataracte» de la chasse d'eau. Et celle aussi de la fontaine, de la pluie et de la flaque. Et même, pluralisées, «les eaux» que perd Suzanne avant de donner naissance à Agathe. Mais surtout, on l'a déjà compris, celle, dominante, du fleuve. Un homme, assis sur un banc regarde errer sur le fleuve - parfois s'arrêter, parfois remonter à contre-courant - quelques brindilles éparses. Pédantisons un peu, sans trop y croire : le lien entre le fleuve et ce je occulté qui parle quand même est à la fois de l'ordre de la métonymie - je regarde le fleuve, tout proche - et de la métaphore : je est le fleuve. Quelle meilleure image d'un «être absent déjà au loin en dépit de son apparente présence» ? Michel Arrivé http://www.boojum-mag.net/f/index.php?sp=liv&livre_id=1760