Les méandres du fleuve de la vie
Par Sahkti, critiqueslibres.com, 30 mars 2009
Tout corps plongé dans un liquide voit ses limites mises à nu. A travers des mots qui vont et viennent, un langage souvent proche de la prose poétique, Philippe Annocque crée l'observation, acérée ; il s'installe pour nous raconter des vies. Vies d'autrui qui pourraient être les nôtres. Parties de nous-mêmes tant les aspirations humaines sont universelles. Universellement utopiques et banales.
L'auteur effectue un travail de mise en abîme du regard qui se pose, histoire de contempler ce que l'on voit ou croit voir.
Le détail s'additionne à la précision, afin de construire un tout, plus vaste, mais au-delà de cette immensité existentielle demeure le fragment, l'infime aléatoire et parfois totalement invisible.
Intervient dès lors l'élément liquide, qui peut se faire déclencheur, révélateur. Flaque, flot, mer, larmes, eau de vaisselle, thé ou piscine omniprésent liquide à l'image de ce flux vital qui nous anime.
Le narrateur nous évoque sa vie, celle de ses parents, son père, sa mère, son premier amour Alexandrine, la rupture, l'arrivée de Suzanne, d'une petite Agathe puis d'une Flora, des joies et des soucis. Le tout est composé de moments fragiles, d'instants d'égarement ou de dérives par rapport aux sentiers battus qu'une simple chasse d'eau pourrait évacuer. L'amour passion rime avec raft et torrent, le temps qui passe s'apparente au goutte-à-goutte.
Le langage de Philippe Annocque tente la déstructuration, il indique au lecteur qu'il est capable de partir dans toutes les directions et en même temps, il se redresse, revient sur les rails, car il sait que nous avons besoin de ces repères. Nous montrer de la sorte nos limites et nos habitudes devrait nous aider à nous en extirper et pourtant, rien ne bouge alors en sommes-nous capables? L'immobilisme et l'attentisme des protagonistes du livre esquissent l'ébauche d'une réponse. Et si c'était le liquide qui était vivant, plutôt que nous? Ne sommes-nous pas un élément de ce liquide qui passe et repasse d'un contenant à un autre, avec ou sans altération?
La réflexion de l'auteur interpelle, dérange et intrigue. Sa langue, belle et capricieuse, nous renvoie à nos propres interrogations, à nos rêves perdus et à venir. Un univers danse sous nos yeux et la dernière page du livre tournée, il continue à s'agiter parce que tout cela a remué les repères, bousculé les éléments, de bien élégante manière. A découvrir ! Note : 4,5/5 http://www.critiqueslibres.com/i.php/vcrit/19485