On entre dans ce livre, comme on sombre dans un rêve noir et cristallin tout à la fois.
Par lily-et-ses-livres.blogspot.com 9 septembre 2008


Dans une ville que j'imagine au nord de l'Europe, mais qui pourrait tout aussi bien être Paris, une ville traversée par un fleuve (ou bien encore une ville totalement imaginaire constituée de deux îles reliées entre elles par un pont), Xavier, le narrateur de cette histoire, vit seul avec sa mère dans le restaurant qui appartient à leur famille depuis des générations. Dans la journée il exerce la profession de médecin de police, traverse le pont qui le relie à la deuxième île, pour rentrer chaque soir tenir le restaurant familial.
Vie géographiquement et symboliquement coupée en deux, scindée, réunifiée par ce pont qu'il traverse rituellement dans les deux sens, en un incessant aller et retour.
Très malade, sa mère ne sort plus guère de sa chambre, mais donne toujours, de loin en loin quelques indications à Xavier, acheter des glaïeuls, prendre soin des clients, toujours, c'est important… A vrai dire elle le pourchasse jusque dans ses pensées… Pâle fantôme, on en vient à se demander si elle existe vraiment toujours. J'avoue que la silhouette de Norman Bates s'est maintes fois immiscée entre ces pages au cours de ma lecture. A tort, en fait, du moins je pense…
Non, Xavier est différent. Il est fondamentalement et inextricablement SEUL. En raison du lien trop fusionnel qui le lie à sa mère ? Peut-être…

Mais un soir, une jeune femme, entre dans son restaurant. Elle est accompagnée d'un jeune homme et elle rayonne. Ce couple s'aime, de cela Xavier en est sûr, aussi sûr et certain que de sa faculté à tout savoir des autres, « personne ne peut me tromper », « je suis le maître des traces », « je sais tout. ». A condition qu'ils ne lui mentent pas…

Il pleut beaucoup sur cette ville et peu à peu l'image de la jeune femme se superpose au paysage mouillé et détrempé, comme un miroir qui viendrait la réfléchir, matérialisant les pensées du jeune homme. « L'île paraissait lasse et fatiguée. Je me suis penché au dehors. J'ai vu le fleuve, son éclat métallique et son mouvement placide de loin, au bout de la rue. J'étais calme, j'étais ivre. Je la voyais partout, sa belle et fine image. Je la voyais partout. La lueur de sa peau sur tous les visages mouillés, les toits argentés, les vitres, sur l'eau du fleuve. Son sourire dans la lune. Les mèches sur ses joues dans les branches tendues des arbres. Je voulais la revoir. »

Très vite, et par un enchaînement rapide de circonstances, Xavier arrive à entrer dans la vie de la jeune femme, tout en restant à l'extérieur… Il la suit, semble la protéger. Plus rien ne compte qu'elle, celle-là même qu'il lui semble connaître depuis toujours : « (…) j'avais reconnu la fille. Je la connaissais depuis longtemps. C'était la fille que j'attendais depuis toujours, dont je rêvais toutes les nuits et que je désirais si ardemment rencontrer. Je savais bien qu'elle existait et qu'elle vivait quelque part. Et maintenant elle était là, si proche, si réelle, à quelques pas de moi, mais… oh, c'était injuste. J'avais rêvé d'elle depuis toujours. C'était injuste. »

Mais tout à coup la pluie se change en glace, la ville ploie sous le froid, cristalline et paralysée. Tout se durcit, et se fragilise. La jeune femme n'est plus un simple reflet, mais une «statuette», une œuvre d'art, un objet que l'on brise parfois. Quelque chose s'est irrémédiablement cassé. Sa mère meurt. Et lentement l'histoire de cet homme aussi pétrifié que la ville qu'il habite, va basculer…

Etrange histoire d'amour en vérité que celle de cet homme scindé en deux, morcelé, incapable malgré tous ses efforts de recoller les morceaux et de vivre tout simplement comme le commun des mortels… « Tout est coupé en deux. Ma vie est coupée en deux et mes aspirations et la réalité sont coupées en deux également. Je ne connais plus rien d'entier, rien qui ne serait pas coupé en deux. J'ai deux vies. Je n'ai pas de vie. Que des morceaux, que des restes. »

« Je voulais une vie » dira-t-il pour finir…
Prendre une vie, se fondre dans la vie d'une autre ? Peut-être, mais bien davantage, vivre la sienne, tout simplement.

Roman noir, roman dont il est très difficile de parler linéairement (je n'y arrive pas), tant il a maille à partir avec le domaine du rêve, là où toute logique connue est abolie. La perte des repères est troublante.

« Est-ce que vous êtes autiste ? » lui demande abruptement Claire, une de ses collègues de travail. Etrange question en vérité, lancée comme ça au beau milieu d'un vague dîner tout à fait insupportable pour Xavier qui lui répond, évasivement puis avec force :
« C'est que… Je ne supporte pas ! »
D'être seul ? Les autres et leurs sous-entendus de plus en plus difficiles à interpréter ? Les deux…. Autiste ? A mon sens, beaucoup de choses correspondraient (et bien au-delà de sa difficulté à communiquer avec les autres), mais pas seulement, ce serait trop simple…
On entre dans ce livre, comme on sombre dans un rêve noir et cristallin tout à la fois.

A découvrir absolument. A lire et à relire même, ce que j'ai fait, toujours un peu plus perdue, un peu moins sûre de moi, mais de plus en plus intriguée par le personnage…

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