Le jardin de l'amour : l'alchimie des sentiments de Undine Gruenter
Par Pierre Deshusses, Le Monde des livres, 12 juillet 2007

On sait au moins depuis les Affinités électives de Goethe que les jardins risquent d'être fatals au couple quand ces enclosures veulent être l'écrin des sentiments ou le lieu exclusif de leur épanouissement. Et pourtant, ce savoir n'empêche pas d'essayer à nouveau, tant ce territoire secret semble propice pour mettre l'amour à l'abri du monde et de ses tourments.
C'est ce qui arrive à Soudain (tel est le nom du narrateur) après sa rencontre avec Équilibre. Soudain a 60 ans et Équilibre 20, mais la différence d'âge préoccupe davantage l'homme que la jeune fille qui considère que l'amour, «qu'il dure ou pas, est la seule chose importante». Ce n'est pas un amour fou mais un amour total, où chaque éclat de sentiment est lustré par la raison. Mais peut-être est-ce là le danger, dans cette réaction des contraires, dans cette cristallisation qui dépasse ce que Stendhal y faisait se réfléchir. Le jardin devient une éprouvette de la chimie des sentiments -une épreuve où les fleurs du désir et de la volupté, du libertinage et de la fidélité prennent des couleurs inconnues, séduisantes et vénéneuses.
Équilibre et Soudain se rencontrent à Paris, ils se marient, ils s'installent dans une petite maison au bord de la Marne, avec un bout de jardin entouré de murs, que Soudain considère comme le domaine dédié à Équilibre. Il passe beaucoup de temps à l'observer depuis la maison ou la terrasse comme s'il avait enfin sous les yeux l'incarnation de ses images intérieures : «Nos deux vies étaient si étroitement unies, c'en est à peine imaginable.»
Ainsi passe les jours, sans monotonie, avec cette part de danger inhérente à tout amour mais qui semble conjurée par la parole qui détoure le silence : «Tu as peur de quoi ? - Je n'ai pas peur. Je ne veux pas que ce soit formulé. - Tu as peur de quoi ? - Je ne veux pas que ce soit l'objet d'un discours. - Donc tu y crois quand même ?»
Au bout de cinq ans, l'arrivée d'un troisième personnage sème le trouble. Il s'appelle Saint-Polar et parlera plus tard du coup de foudre ressenti pour Équilibre, même si l'on a plus l'impression d'un glissement progressif dont Soudain analyse chaque avancée. Mais peut-être la décomposition était-elle déjà en germe dans l'idylle de ce paradis : «Non, je ne pourrais pas dire quand cela a commencé. Il n'est rien arrivé d'extraordinaire», note Soudain qui voit l'amant se transformer en «mari jaloux» tandis qu'il est relégué à la place d'«observateur» aveuglé par sa lucidité.
Ce livre est si bien fait, si bien écrit - si bien traduit -, il marie si subtilement l'abstraction et la réalité, l'anachronisme et la modernité, que l'on redoute à chaque page une brisure, une déception. Mais rien ne se brise -sauf l'amour. Qu'est-ce qui fait que le couple se délite ? L'amour est-il aussi artificiel qu'un bout de nature domestiquée ? La passion ne peut-elle durer qu'un temps ? Et qu'est-ce qui distingue l'amour de la passion ?
On ne se demande pas pourquoi on tombe amoureux mais quand l'amour s'éloigne, alors affluent les questions auxquelles s'efforcent de répondre Soudain en spectateur distant de cette catastrophe qui ne provoque ni cris ni larmes : «Si l'amour est possible par le simple saut vers l'autre au-dessus de l'abîme qui sépare deux êtres, alors la fidélité ne peut être un devoir moral, mais uniquement une construction absurde.» Et pourtant «la rhétorique de l'unicité semble répondre à un désir intérieur constant».
Dans le dédale des sentiments, voix et signes s'égarent ou se répondent dans un écho confus qui intègre d'autres appels issus de l'imaginaire et dont les harmoniques sont le sens du frisson.
Originaire de Cologne, Undine Gruenter s'est établie en France en 1987. Elle y est morte en 2002 à l'âge de 50 ans. Le Jardin clos est son dernier roman -elle n'en a pas vu la parution. Son précédent livre, La Cache du Minotaure, déjà traduit par Marielle Roffi pour les éditions Quidam qui ont eu le mérite de faire connaître cet auteur en France, se passait déjà à Paris, au pied de Montmartre. La Cité des Platanes y devenait le cœur d'un labyrinthe aux multiples allusions littéraires, posant avec une malicieuse loufoquerie la question de la littérature comme scandale.
Ici se pose la question de l'amour comme scandale au sens étymologique du terme : la chose sur laquelle on trébuche. Forcément ? L'amour est un paradoxe qui tente d'unir l'incommunicable. Tension entre réalité et utopie : «Il est si difficile de garder le sensible équilibre entre un amour qui emprisonne l'autre et un amour qui le libère.» Le trio finit par se démembrer, chacun partant de son côté, pointes excentrées d'un triangle de solitude. Et pourtant il n'y a aucun désenchantement dans ce merveilleux roman où s'épanouit toute la grâce de l'intelligence et toute l'intelligence de la sensualité.
Pierre Deshusses