La perte d'Équilibre
Par Vincent Raymond, Livre & lire, n°225, le mensuel du livre en Rhône-Alpes, juin 2007

Soudain a la soixantaine élégante et le port d'un riche planteur sud-américain, selon sa très jeune épouse prénommée Équilibre. Intellectuel, animateur d'une revue philosophique, c'est à l'occasion d'un dîner dans une famille de Neuilly éprise de réflexion qu'il a rencontré celle-ci. Équilibre y est apparue comme une perle de la bonne société, osant s'aventurer dans la philosophie de salon, en énonçant gravement des assertions. Soudain, qui ne s'emballe jamais outre mesure, a vu en elle plus qu'un être de chair, une figure théorique parfaite pour agrémenter un «hortus conclusus» (un jardin géométrique, à la française, et clos) dans une demeure des bords de Marne. Mais la belle plante ne supporte pas cet horizon limité, Soudain, incroyablement distant, se fait le narrateur dépassionné de son échec sentimental - mais on ose à peine le qualifier ainsi tant son attachement amoureux semble répondre à une proposition strictement intellectuelle. Undine Gruenter (1952-2002), auteur allemand ayant vécu en France, s'est parfaitement imprégnée de la société parisienne figée par le temps, lourde de poussière pompidolienne et de conformisme petit-bourgeois, pour raconter une histoire d'adultère classique - à quelques nuances près. Ainsi, Soudain (qui, comme tous les personnages, porte très mal son nom) endosse la défroque du barbon trompé de manière quasi-clinique ; observateur de sa propre histoire, il se borne à consigner d'un ton égal le rapprochement inexorable de l'épouse et de l'amant. Caricature du philosophe raisonneur, spectateur de ses sentiments, il ne donne jamais l'impression de souffrir ni d'«éprouver» sa relation conjugale. Sa monstrueuse insensibilité étant contrebalancée par un flot continu de pensées ou d'anecdotes servies sur le même registre neutre, Undine Gruenter parvient à faire de lui un être touchant de pudeur, et de son cœur minéral, une pierre douloureuse dans son jardin.
Vincent Raymond