L'autre guerre de Reinhard Jirgl
Par Claro, Rendez-vous, mai-juin 2007

Après la découverte d'Arno Schmidt grâce aux éditions Bourgois et Tristram, c'est au tour de Quidam Éditeur de réparer un oubli littéraire de taille : révéler dans son intégralité l'œuvre de Reinhard Jirgl.
Né en 1953 à Berlin-Est, Jirgl a fait des études d'électromécanique et travaillé comme éclairagiste à la Volksbühne. Il commence à écrire au milieu des années 70 mais ses manuscrits sont jugés impropres à la publication en RDA pour cause de «conception non marxiste de l'Histoire». La chute du Mur, en 1989, va heureusement débloquer cette situation et la renommée de Jirgl ne cessera dès lors de grandir. À partir de 1996, Jirgl va pouvoir se consacrer à l'écriture.
Quidam Éditeur a donc choisi de commencer par la publication des Inachevés : l'histoire de quatre femmes -une mère, ses deux filles et sa petite-fille - chassées de la petite ville de Komotau dans les Sudètes à la fin de l'été 1945.
Car si la guerre est finie, les populations, elles, ne sont pas au bout de leurs peines. C'est une guerre d'usure, une suite d'exils, d'épreuves, de déchirements, un recommencement qui semble voué à l'échec. Passant de la zone d'occupation soviétique à la RDA puis à l'Allemagne réunifiée, ces quatre femmes entraînent avec elles le lecteur dans la nébuleuse de l'après-guerre, où le statut de réfugié devient une seconde nature. Mais Jirgl, en héritier d'Arno Schmidt, tente de raconter ces errances dans une langue qui prend en compte cette difficile respiration de l'être post-Reich. Il utilise le signe = pour souder les mots et mettre à jour des identités coagulées malgré elles, utiliser le chiffre 1 en remplacement de l'article indéfini, antépose le point d'exclamation, phonétise certaines formes verbales…
Bref, Jirgl se forge une langue à la mesure/démesure de son sujet. «!L'heure est à l'accouplement - les Nus & l'Argent - étoffes froissées & papier froissé : accrochées aux arbres aux murs aux grillages des feuilles avec desnomsdesnomsdesnoms - le vent virevolte dans un murmure rauque autour de Disparus Absents Réfugiés, autour de ce qui est dispersé & perdu -» Difficile de résister à l'hypnotisme de cette prose qui ignore l'artifice et colle à la douleur des destins. On saluera donc le magnifique travail d'écriture-traduction auquel s'est livré Martine Rémon, qui nous permet de lire ce chef-d'œuvre en français, et dans toute sa poignante résonance.
Claro

Cet article peu être également lu sur Against The Night, le blog de Claro :
http://backfromoz.blogspot.com/2007/03/les-inachevs.html