Réfugiés toujours
Par René Fugler, les Dernières Nouvelles d'Alsace, 5 mai 2007

« Réfugiés un jour, réfugiés toujours. » Les misères et les malheurs subis par la population allemande à la fin de la guerre et dans les années suivantes commencent à faire leur entrée dans la littérature. Des écrivains importants ont ouvert la voie : W.G. Sebald, Günter Grass, Christoph Hein.
Reinhard Jirgl, né en 1953 à Berlin-Est, n'est pas encore connu en France. Les Inachevés (« Die Unvollendeten ») est son avant-dernier roman, le premier traduit en France. Il y suit, à travers quatre générations, et jusque dans l'Allemagne réunifiée, le destin de réfugiées chassées en 1945 du Territoire des Sudètes, cette région de Tchécoslovaquie où était implantée une forte minorité d'origine allemande.
Sommées d'embarquer, en l'espace d'une demi-heure, avec un maximum de huit kilos de bagages par personne, dans un convoi d'expulsés, une femme de soixante-dix ans et ses deux filles vont aboutir au bout de six mois d'épreuves dans un village de la zone d'occupation soviétique. En restant d'abord sans nouvelles de la fille (dix-huit ans) de Hanna, l'aînée des sœurs, qui n'était pas avec elles au moment du départ forcé.
Ce qui les maintient debout, c'est la volonté inébranlable de Hanna, veuve d'un Tchécoslovaque, et sa conviction : « Qui tourne le dos à la famille ne vaut rien. »
Conviction renforcée par l'espoir obstiné d'un retour dans la « vieille patrie », qui la conduit aussi à étouffer toute tentative d'autonomie autour d'elle. Face aux refus et aux humiliations, face au mépris, à l'égoïsme ou à la rapacité de ceux qui les « accueillent » et les exploitent au long d'années de misère, elle tiendra bon avec « l'orgueil et l'arrogance des humbles ».
Loin de l'apitoiement
C'est contre ce mélange buté de fierté et de soumission, cette « triple putain de modestie » que s'indignera encore le petit-fils de Hanna qui achève le récit dans un Berlin réunifié : en lui-même et dans ses propres échecs, il retrouve avec rage cette mentalité de réfugié.
Le ton du roman n'est pas à l'apitoiement. Il fait durement la description d'une réalité qui ne laisse pas d'échappatoire aux exclus. C'est une œuvre dense et forte, qui avance dans un flot continu d'images, de sensations, d'odeurs, où les scènes du quotidien reflètent les événements de l'histoire. Dans une transposition et une construction résolument expérimentales, la langue familière traverse dialogues et monologues pour s'épanouir en inventions verbales.
Elle est rythmée par une typographie et une ponctuation qui rappellent Arno Schmidt, mais dont la cohérence est vite assimilée par le lecteur. Qui doit néanmoins reprendre de temps en temps son souffle pour s'enfoncer jusqu'au bout dans cet univers d'un radical pessimisme.
La traduction est dédiée à la mémoire de Claude Riehl, le persévérant « passeur » d'Arno Schmidt.
René Fugler