À travers quatre femmes de caractère, un demi-siècle d'histoire allemande
Par Fabrice Gabriel, les Inrockuptibles n°594, 17 au 23 avril 2007

La petite maison Quidam a l'excellente idée de nous faire découvrir en français Reinhard Jirgl, un écrivain allemand volontiers présenté comme l'héritier d'Arno Schmidt. Et c'est vrai qu'on est frappé, dès les premières pages, par un air de ressemblance : usage répété de l'esperluette (&) ou du signe =, licences de ponctuation, jeux typographiques, variations sur les signes ou l'italique…
La filiation stylistique entre Jirgl et l'auteur de Roses et Poireau ne saurait pourtant occulter l'originalité des Inachevés, cette drôle de saga qui nous fait suivre l'itinéraire en zigzag de quatre femmes de caractère, de la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu'à l'an 2000. Le roman commence en 1945, lorsque Johanna, ses filles Hanna et Maria, et sa petite-fille Anna, sont chassées de la ville de Komotau, dans les Sudètes : cette région de Bohême, annexée en 1938 par l'Allemagne, doit en effet être rendue à la Tchécoslovaquie, ce qui provoque un transfert massif de population. Le sort de Johanna et des siens sera donc celui d'une famille de réfugiés, à la recherche d'un chez-soi désormais impossible à trouver, et leurs aventures formeront une suite d'humiliations et de répits, à travers un demi-siècle d'histoire allemande parcouru au pas de charge - mais aussi avec humour, parfois.
Pour raconter cette quête d'un pays perdu, Jirgl fait se succéder les trois actes d'une sorte de tragédie en loques : après le temps du national-socialisme, celui de la RDA (orthographiée ironiquement “ErDéA”), puis la désillusion de la réunification provoquée par la chute du Mur en 1989… Jirgl connaît son sujet : il est né à Berlin-est en 1953, et a vécu de l'intérieur les événements qu'il raconte. Mais la force de son roman ne tient pas à sa seule qualité de témoignage : c'est par l'espèce de prolifération de sa forme, qui néglige la simple linéarité narrative, que se dit le mieux l'éclatement d'une identité dans le maelström des grands moments et des petits faits.
Et c'est dans la dernière partie du livre, littéralement hantée par la mort, quand l'arrière-petit-fils de Johanna prend la parole pour achever le destin de ses mère, grand-mère, tante, que se mesure le mieux la faillite d'un siècle de chaos, dont l'écriture réinvente au plus juste les syncopes et les séismes, voués peut-être au recommencement.
Fabrice Gabriel