Les Oubliées de l'histoire
Par Pierre Deshussses, le Monde des livres, 6 avril 2007

«Vous avez 30 minutes - bagages 8 kilos maximum par personne -, rassemblement à la gare - les contrevenants seront punis selon la loi martiale. Ainsi débutèrent après la fin de la guerre ces expulsions sauvages…» C'est l'été 1945. Les Allemands des Sudètes (région de Tchécoslovaquie entre Bohême et Moravie) sont chassés de leur territoire par le décret Benes. Parmi cette foule de sans-droits, deux sœurs, Hanna et Maria, et leur mère Johanna, une femme de soixante-dix ans. L'endroit qu'elles doivent quitter s'appelle Komotau, ce coin de pays natal qu'elles ne reverront jamais.
Après bien des années d'errance, elels ont enfin le droit de « se fixer » quelque part à l'Est, dans la toute nouvelle DA, dont les espoirs politiques ne les concernent pas. Avant la politique vient la survie. Le roman parle des humiliations, de la vie précaire, de la paille humide où il faut dormir dans les camps de transit. Les Sudètes (nom générique qui sera donné à ces exilés) sont l'une de ces minorités ignorées par l'Histoire. Hanna affirme même que leur mort passerait inaperçue.
Anna, la fille de Hanna, est la seule à se révolter. Elle veut croire à un nouveau projet de vie, se donne à corps perdu dans le travail, dans l'amour, dans l'espérance, jusqu'à ce qu'elle s'aperçoive elle aussi qu'elle est à jamais une déracinée, héritière d'une famille sans héritage. Elle va pourtant mettre au monde un garçon en 1953 - année de naissance de l'auteur ; L'autobiographie rejoint la fiction. « Le monde réel n'est jamais que la caricature de nos grands romans.», écrit la traductrice Martine Rémon dans sa préface en citant Arno Schmidt.
Prose exigeante
On connaît encore très peu en France reinhard Jirgl, qui fait pourtant partie des grands romanciers allemands. Dans tous ses textes, il développe une prose exigeante, sophistiquée et sensuelle, inventive et étrange, comme s'il était étranger dans sa propre langue. Et chacun de ses livres apparaît comme une nécessité.
L'auteur s'efforce ici, par le souvenir, de sauver la seule chose qui peut l'être encore chez ceux qui n'ont rien : la famille. Seul groupe qui, en dépit de toutes les catastrophes et de toutes les divisions imposées, peut donner à l'individu des racines véritables, inaliénables. Jirgl parle, après d'autres (Sebald, Grass), des Allemands comme victimes de la guerre, sans utiliser ce levier pour évacuer la culpabilité collective. Simplment parce que cela a existé. Les populations civiles sont les seules à faire les frais de conflits. Cela existe encore.
Pierre Deshusses