A la frontière de la rationalité apparente avec celle du fantastique
Par Alain Helissen, Diérèse n°39, hiver 2007
Après avoir découvert le poète Romain Verger (Cf. Premiers dons de la pierre, éd. L'improviste), j'ai pu lire à la suite son premier roman, Zones sensibles (Quidam éd.), qui a conforté mon sentiment d'avoir affaire à un écrivain "peu banal". Grande Ourse, qualifié de "roman païen", paraît chez le même éditeur. Pour l'anecdote, une lettre manuscrite de sa part me remercie d'avance de ce que je voudrai bien faire d'un peu conséquent pour défendre un style et cette "chose" insolite qu'est Grande Ourse. Après lecture de l'ouvrage en question, j'en conviens : il s'agit bien d'une chose insolite. Non pas que l'appellation de "roman" soit usurpée, car l'auteur propose bien un vrai récit habité par des personnages et étoffé de décors. Mais voilà, singularité notoire, Grande Ourse se divise en deux parties distinctes. La première se déroule à l'époque paléolithique. On y lit l'histoire d'un unique survivant d'une petite tribu disparue sans explication. Dans un paysage des plus hostiles, fait de glace, de neige, de froid intense, et en l'absence de toute nourriture, Arcas quitte son refuge pour essayer de retrouver les siens. Il va marcher des semaines l'estomac vide, jusqu'à la limite de ses forces, pour finir par se trouver nez à nez avec une grande ourse...
La seconde partie nous ramène à l'époque actuelle, en compagnie d'un anorexique solitaire, gardien à la Galerie d'anatomie comparée du Jardin des Plantes. Il entreprend jour après jour sa descente aux enfers, notant scrupuleusement ses menus et baisses de poids. Je ne dévoilerai pas le dénouement de ces deux récits. Leur juxtaposition peut sembler déroutante. Il y a bien, pourtant, des relations entre eux, hors récit. On retrouve ici l'attrait de Romain Verger pour la minéralité (Cf. Premiers dons de la pierre) des corps fossilisés ou réduits à l'état de squelette. Ce thème aussi de la "métamorphose" (Cf. Zones sensibles), poussé jusqu'à la frontière de la rationalité apparente avec celle du fantastique. Grande Ourse m'a laissé une impression de malaise indéfinissable, caché peut-être entre l'attirance de la mort et celle de la vie. "Un écrivain peu banal", écrivais-je. En déposant ce roman païen, j'aurais tendance à rectifier de la sorte : "un écrivain d'exception."