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Flèche de tout bois
Un chercheur en biologie est envoyé étudier la forêt primaire d'Aokigahara, zone trouble et inquiétante, nature dévoratrice où, pour une conscience hallucinée, les pistes multiples du retour sur soi se révèlent. Voyage au corps d'une forêt mémorielle
Par Hélène Tyrtoff, Tageblatt, n°124, mai-juin 2011



L'énigmatique forêt d'Aokigahara Jukai existe. Située au Japon sur le flanc nord-est du Mont Fuji, poussée sur la coulée de lave de la dernière éruption de 864, cette "Mer d'arbres" couvre trois mille hectares d'un vert qui tourne au noir, inextricable, labyrinthique, vénéneuse. Surpuissante nature quasiment vierge, instable étagement d'humus et de branchages, creusé de niches et de cavernes en constante décomposition, recomposition - pièges mortels. On peut la parcourir avec ou sans guide à ses risques et périls, réputée qu'elle est d'inciter au suicide et d'abriter des revenants. On s'y perd, effrayé, désorienté, on y périt, on y disparaît.
Dans un récit poétique teinté de fantastique, nous traversons avec Romain Verger les multiples dimensions d'une forêt plurielle, guidés par une écriture précise et riche. Pour le narrateur de Forêts noires, ces chemins vers la disparition révèlent le vaste espace intérieur où se reconstitue le croisement des temporalités, des lieux et des êtres, où s'accomplit le réseau de ses histoires. De ses forêts. Celle que, scientifique en mission, il est censé étudier, celle de ses promenades enfantines en amitié avec les créatures, celle de l'écolier maltraité par ses camarades, celle, sanglante et fiévreuse, de la chasse au cerf, et en fond de toile celle, nocturne, d'un enfant égaré. À travers les récits en échos se dessinent les figures : le père disparu, la mère et la grand-mère, tutélaires et inquiétantes, un adolescent vampirique, des êtres à l'humanité incertaine, archaïque ou mythique.

"Tatouer" la mémoire
Histoires, tableaux harmonieux ou cauchemardesques prennent forme en visions et réminiscences dans la chambre noire d'un œil hypnotique, hypermnésique, celui de Shintaro, passeur muet qui attend son heure pour mener le narrateur au ventre de la forêt. "Le paysage s'est réduit à ça : à cet écran pupillaire zébré de taches fantômes, scories de mon existence passée." Dans ce globe oculaire infiniment creux et noir, la mémoire se développe en sentiers de cailloux blancs, en constellations. Ainsi sur la façade éteinte de l'hôpital, l'enfant suit le chemin des fenêtres éclairées jusqu'à celle où son père se meurt.
Peut-on, comme le veut l'orphelin, "tatouer" la mémoire ? Il faut une mémoire vive. Fixer à l'encre indélébile des images sur une peau qui durerait plus que la chair, sur le papier d'une page, d'une estampe, un feuillet du monde flottant. Les laisser descendre, ces images, se déposer d'elles-mêmes. Tout sauf l'album de famille où les photos posées avec raideur ne montrent qu'imposture. Un tatouage qui n'aurait pas l'odeur ni le goût du sang qui écœure, qui baigne le massacre généralisé, le pourrissement des viandes. "Le sang me brûlait là trachée. Chaque gorgée me consumait d'un plaisir arriéré, charriait un flot de visions incultes et de réminiscences : l'immense dos de Vlad et le torrent qui déferlait."
L'apaisement est-il possible ? Un affolement parcourt le récit entier, sensible dans les chairs palpitantes du gibier, l'appétit des prédateurs, la terre gorgée des tranchées de la guerre, la lave cloquant en chyle rouge-noir dans la matrice de la forêt depuis les premiers temps. Mais dans cette traversée sans boussole des générations et régénérations, le "je" halluciné reste un œil qui se voit, ajustant dans le noir les facettes de son jeu de miroir pour conjurer la peur. C'est une force où l'on peut puiser.
Forêts noires est le troisième roman de Romain Verger, après Zones sensibles et Grande Ourse. Poète, peintre, photographe, animateur de blogs, chroniqueur littéraire, il collabore à différentes revues, notamment Le Visage Vert, où deux nouvelles du numéro 17 offrent des variations de ce récit.

Hélène Tyrtoff

5/06/11
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