L'Accompagnement
Par Emmanuel Malherbet, Chemin des livres n°13 (Alidades éd.), mai 2007

Le livre de Lionel Bourg ignore les deux travers de l'autobiographie : le parti du pittoresque, qui dans la reconstruction d'une époque, s'adresse surtout aux nostalgiques ; celui de l'exhibition complaisante, tournée vers les voyeurs (tel est donc ce gros Moi que je vous offre sous toutes ses coutures). Qui que l'on soit, on est enfant de. De qui vous a mis au monde peut-être, mais bien plus de qui vous a fait grandir et a posé les piles premières de l'histoire qui est devenue vôtre. L'engendrement n'est pas uniquement, loin s'en faut, celui de la chair ; chacun sait bien. Les gnons, les gueuleries, les tendresses naïves et profondes, les incompréhensions, les gestes et valeurs (bien flottantes), les lieux (bords de Loire, jardins ouvriers, promenades des dimanches, intérieur convenu des années 50 et 60), les sons, les paroles : cela fait la première charpente, sur quoi l'on s'appuie et sélève. Lionel Bourg n'est pas de ceux qui renient (Voyez ce que je suis devenu ! Qui l'aurait cru ?) ou jouent de la dénégation. La force et l'intérêt de son livre est dans ce qu'à son tour il accompagne avec tendresse, inquiétude, désarroi, mais avec surtout un certain fatalisme, ce qui l'a accompagné. Le frère mort enfant dont on se sent parfois l'incomplet remplaçant ; l'apparente indifférence du père dont on garde dans les oreilles le mutisme et les colères ; mais surtout cette mère de chair et de mots qui braille des ordures, ou chante des comptines et récite des vers tout autant qu'elle assomme d'un coup de son jugement à l'emporte-pièce Flaubert ou Zola. Une mère lectrice de hasard et d'occasion, qui se fait à l'heure du bilan corps porteur de parole, et même corps poétique. Cette mère qui s'éteint dans un mélange d'obcénité et de poésie, de grossièreté et de sensibilité véritablement subtile, dont les doigts savaient si sûrement mettre en bouquets les fleurs. «Nous, nous aussi nous savions célébrer la beauté.» Quelle phrase, mieux que celle-ci, saurait reconnaître et porter la dette d'un engendrement ?
Emmanuel Malherbet