Ce qui disparaît avec nous
Par Laurent Bonzon, Livre et lire, le mensuel du livre en Rhône-Alpes, n° 222, mars 2007
Encore un bon livre de Lionel Bourg En quelque sorte toujours le même, et c'est un autre compliment. Un peu plus intime peut-être, un peu plus douloureux. L'Engendrement continue à creuser le sillon autobiographique que l'écrivain de Saint-Étienne travaille assidûment depuis quelques livres. Montagne noire (Prix Rhône-Alpes du livre 2005), L'Ombre lente du temps, autant de récits qui, par fragments, par retours, par vagues, mettent en scène l'enfance, l'adolescence, les années de jeunesse d'un garçon traversé à la fois par les doutes et par les peurs, autant que par les révoltes et les emportements passionnés.
De quoi rêve le fils de prolétaires taiseux qui grandit du côté de Saint-Chamond dans ces années soixante qui attendent encore leur «libération» ? De James Dean et des Rolling Stones, de Nerval et de Ginsberg, de Butch Cassidy et de Charly Gaul, d'Ernesto Che Guevara et de tous les mécréants qui fondent une généalogie glorieuse d'anarchistes et de protestataires De tout cela à la fois, fondu dans une mélancolie aux multiples origines, qui cherche à s'évader, à s'épuiser dans la nature qui s'offre non loin de là.
Il y a ce frère perdu, fantôme familier qui hante les nuits et les pages, il y a le père, cette silhouette bourrue et mal comprise qui traverse les jours en bougonnant et en distribuant quelques paires de claques, et puis il y a la mère. Surtout la mère. Sur ce point, L'Engendrement est un récit que les lecteurs de Lionel Bourg attendaient. Dédié à sa mère justement, il va plus loin sur ce fantasque personnage, en écrit plus, à défaut, peut-être, de pouvoir en dire davantage. Exubérante, brisée par la perte d'un enfant, légère, lectrice ou tout au moins grande raconteuse d'histoires. C'est avec elle que l'enfant apprendra à espérer d'autres espaces et d'autres temps, avec elle et contre elle, et c'est elle encore qu'il accompagnera jusqu'aux prémices de la disparition. «Il faut peser ce que l'on porte. Le remords. Les regrets. Les joies exubérantes comme les remuements d'ombre qui parfois nous gouvernent.» C'est de ce poids, ce poids qui est le nôtre, que naît L'Engendrement. Lionel Bourg le porte magnifiquement, à bout de mots et de phrases. Laurent Bonzon