Recherche du temps perdu
Avec L'Engendrement, Lionel Bourg montre qu'on peut explorer des sensations sans tomber dans le nombrilisme.
Par Christophe Kantcheff, Politis, 18 janvier 2007
L'Engendrement pourrait se présenter sous la forme d'un « Je me souviens ». Quelques-unes de ses pages sont d'ailleurs composées d'énumérations, de souvenirs, où se mêlent événements du monde distillés par la radio ou la télévision, épisodes familiaux ou sentiments personnels. Mais Lionel Bourg ressent la nécessité de puiser dans son passé pour des raisons sans doute plus graves. Sa mère, à laquelle le livre est dédié, est atteinte de la maladie d'Alzheimer. La maladie qui efface la présence au monde, parce qu'elle détruit la mémoire. L'auteur la fait ainsi apparaître, quand il lui rend visite dans «le mouroir» où on la tient désormais, absente d'elle-même.
Mais autour de ces apparitions crépusculaires, sur lesquelles la neige tombe incessamment (comme dans Curs d'Alain Resnais), Lionel Bourg ressuscite un passé ancien, presque enfoui, à l'instar des vestiges gallo-romains dont on déniche encore des fragments sur le plateau d'Essalois, près de Saint-Etienne, où l'auteur a vécu toute son enfance. L'écrivain n'est pourtant pas si âgé - il est né en 1949. Mais l'univers dans lequel il a grandi a aujourd'hui disparu : celui des ouvriers des forges et des centrales thermiques du Forez. «J'étais né dans la crasse», écrit-il. Lionel Bourg montre qu'on peut écrire un récit autobiographique, explorant des sensations intimes, sans pour cela tomber dans le nombrilisme. L'Engendrement est aussi aux antipodes des petites romances nostalgiques à la Philippe Delerm. Si l'on cherche une référence littéraire, il faut plutôt regarder du côté de Pierre Bergougnioux et de ses tentatives de comprendre ce qu'il auarit dû devenir, et ce qu'il a pu devenir.
Les déterminismes sociaux sont ainsi au coeur de L'Engendrement : la condition difficile de prolétaire, qui n'invite pas le père à des rapports tendres avec les enfants, le harassement subi par la mère, qui ne la porte pas à l'équilibre, un environnement aux barreaux invisibles, qui impose une vie toute tracée. «Il y a peu d'issues au monde qui toujours se complique», écrit Lionel Bourg, dont le regard rétrospectif ne se borne pas aux murs de la maison familiale. L'histoire ou la mémoire de la région du Forez, sa géographie, et en particulier la nature qui règne sur le plateau d'Essalois - «le sol est pauvre ici. Revêche. Caillouteux» -, où le garçon se réfugiait dans le rêve, entrent aussi dans la constitution d'un être.
Mais l'auteur eut une chance dans ses jeunes années : sa mère lui a transmis le goût de la littérature. Ainsi «l'engendrement» de Lionel Bourg par sa mère est passé par les écrivains qu'elle lui a fait découvrir, et qui furent ensuite l'objet de discussions entre eux deux. «Je n'ai pas su comment maman s'y était prise, elle qui, certificat d'études primaire en main, avait quitté l'école à douze ans [ ], non, je n'ai jamais su comment elle s'y était prise pour, parmi les romans sentimentaux dont elle était friande [ ], s'éprendre, passionnément il va de soi, de Dostoïevski et de William Faulkner. »
Soyons reconnaissant envers Lionel Bourg, auteur aujourd'hui d'une quarantaine d'ouvrages, de n'attacher aucun lyrisme à cette échappée grâce aux livres, et de ne pas entonner de variations métaphysiques sur la littérature comme «salut». Surtout, il faut le remercier de cet Engendrement magnifique. Sa brièveté - à peine une centaine de pages - est inversement proportionnelle à la richesse de sa texture, aux possibilités d'évocation qu'ouvrent ses phrases souvent sinueuses comme les chemins de la mémoire, et à l'émotion qu'il déploie, d'une qualité remarquable. Christophe Kantcheff