Carpe Diem
Par Anne-Sophie Demonchy, le Magazine des livres, n°10, mai-juin 2008

Claudio Piersanti est un scénariste et écrivain italien qui a publié de nombreux romans, dont seulement trois ont été traduits en français : Luisa et le Silence, le Pendu (Actes Sud) et aujourd'hui Enrico Metz rentre chez lui (Quidam). Ce roman, qui est paru en Italie en 2006 et fut récompensé par de nombreux prix, est considéré comme son livre-phare. Et pour cause : dès les premières pages, le lecteur entre en empathie avec le héros, Enrico Metz, ancien avocat d'affaires qui, après avoir connu la gloire, décide de se retirer dans sa ville natale après trente ans d'absence, à l'écart de l'agitation milanaise. Il désire à présent vivre une existence paisible, faite de plaisirs comme les repas entre amis, la culture de son jardin ou les promenades solitaires la nuit.
A divers moments, Claudio Piersanti a recours à la métaphore de la guerre pour évoquer les activités des hommes d'affaires que furent Enrico Metz et son patron, Marani. Il constate : «Tel un soldat, il ne voulait plus penser aux batailles menées, aux déceptions, aux succès, aux cuisantes défaites. Une nouvelle vie commençait pour Enrico Metz, sans uniforme ni obligations étouffantes.» Et pourtant, même si c'est avec beaucoup d'égard que les villageois l'accueillent, lui qui a si bien réussi professionnellement, certains lui proposent de se présenter aux élections. Mais dans cette existence nouvelle qui s'offre à lui, Metz ne veut plus guère avoir affaire avec la politique et ses intrigues. Il aspire à une vie simple, exempte de besoins superflus. Sa métamorphose est si flagrante et rapide qu'elle étonne sa femme comme ses amis les plus proches, qui craignent qu'il ne déprime à force de ne plus vouloir s'investir dans aucun projet. Il a beau vouloir se tenir à l'écart, son attitude passive face aux différentes sollicitations passe pour du snobisme : on l'attaque dans les journaux locaux, on n'apprécie pas son flegme voire son dédain vis-à-vis des habitants. Même son épouse, restée à Milan, ne comprend pas ses choix et espère qu'il reviendra sur sa décision de rester isolé, à ne vouloir rien faire. Mais il veut lui prouver le contraire, montrer que la vie telle qu'ils l'ont vécue à Milan était faite de mensonges et de cupidité. Les morts qui jalonnent l'histoire lui prouvent qu'il s'était jusqu'alors attaché à des choses sans valeur et qu'il a perdu un temps précieux en des activités vides de sens. Il finit par en conclure que «le monde s'était renversé, la race humaine avait choisi d'être guidée par des médiocres […] Alberto était le meilleur cerveau du lycée, Pippo le plus modeste. Mais alors que le premier survivait dignement avec son petit salaire, Pippo était riche et puissant.»
Avec un ton léger, feignant l'innocence, Claudio Piersanti se fait acerbe, dénonçant les vicissitudes de ceux qui ont le pouvoir. Il oppose les médiocres, les gens comme Alberto qui ont su rester modestes et n'ont pas voulu entrer dans le monde des affaires, aux autres, les puissants, comme Marani, cet ingénieur fortuné qui finit par faire faillite. Celui-ci, avant d'être arrêté par la police, a préféré mettre fin à ses jours : «Les grands hommes se tuent, quand ils sont perdus. Ils ne se laissent pas humilier par le camp des médiocres. Ils ne veulent pas susciter la pitié par ce geste : s'ils le pouvaient, ils tueraient le monde entier.»
Enrico Metz a décidé, en rentrant chez lui, de changer de camp et de passer du côté des médiocres. L'air de rien, cet antihéros trace un chemin solitaire et heureux qui le mène à la sagesse.
Anne-Sophie Demonchy