Le 26 octobre 1973, B.S. Johnson termine le tournage de son film très personnel Fat Man on a Beach (Gros bonhomme sur une plage) par une dernière scène d'une poésie bouleversante où l'on voit Johnson marcher tout habillé dans la mer au large du pays de Galles. L'hélicoptère monte dans le ciel et la caméra décrit des cercles jusqu'à ce que l'écrivain ne soit plus qu'un point minuscule et finalement disparaisse. Quelques mois plus tôt, à Brighton, la romancière britannique Ann Quin dont Johnson respectait énormément le travail, avait mis fin à ses jours de la même manière. Johnson admira le courage de ce geste de la part d'une femme qui, comme lui, refusait de vivre dans le mensonge et l'illusion. Un peu plus de deux semaines après la fin du tournage, Johnson écrit sur un morceau de papier « Ceci est mon dernier mot », puis se taillade les veines dans sa baignoire. Il a alors quarante ans.
Un an plus tard, le film-documentaire de B.S. Johnson est diffusé à la télévision britannique, et Jonathan Coe, alors âgé de treize ans, le regarde en famille parce qu'il se déroule sur la plage de la presqu'île de Lleyn au nord du pays de Galles où les Coe passent leurs vacances chaque été. C'est la première rencontre de Jonathan Coe avec B.S. Johnson et elle stupéfie le jeune garçon. Sur l'écran, il observe médusé un homme exubérant et bien en chair sauter, courir, marcher, lire des poèmes, raconter des anecdotes morbides ou hilarantes, manger des saucisses près d'un feu, pointer du doigt un trombone géant enterré dans le sable, arborer des tee-shirts de couleurs différentes, interpeller le spectateur et le chahuter gentiment. Coe ne sait pas encore que dix ans plus tard, la lecture des romans de ce même B.S. Johnson l'envoûtera profondément et l'incitera à jeter à la corbeille son premier manuscrit, trop conventionnel, et à rédiger un roman, La Femme de hasard, très influencé par les partis pris formels de Johnson. Il ne sait pas non plus qu'il consacrera quelque huit années de sa vie à l'écriture d'une biographie monumentale de cet auteur enthousiasmant dont la carrière se limita à dix années (de 1963 à 1973), ni que l'ombre de l'écrivain maudit planera sur son dernier roman à paraître en Grande-Bretagne en mai 2010, The Terrible Privacy of Maxwell Sim. B.S. Johnson, Histoire d'un éléphant fougueux est loin de remplir les critères d'une biographie conventionnelle et Jonathan Coe déclare ne faire aucune distinction entre ce livre et les romans qui l'ont rendu célèbre comme La Maison du sommeil, Bienvenue au Club ou La Pluie avant qu'elle ne tombe. Pour aborder la vie d'un personnage si excessif et haut en couleurs que B.S. Johnson, peut-être fallait-il en effet bousculer les règles du genre et en faire craquer les jointures. Ainsi, le biographe n'hésite pas à s'afficher, à commenter ses choix et difficultés, faire part de son découragement ou de son agacement et même fournir des données autobiographiques (il informe par exemple le lecteur de sa naissance au moment même où Johnson passe une soirée avec des amis à l'hôtel White House à Abersoch au pays de Galles). Coe construit en outre son ouvrage comme un puzzle découpé en 7 romans (ceux de Johnson dont le biographe fournit une présentation synthétique en début d'ouvrage), 160 fragments (des extraits des divers écrits, publics et privés, de l'écrivain) et 44 voix (celles des amis et collaborateurs qui ont connu et côtoyé l'homme). L'auteur de Testament à l'anglaise a en outre conservé ses réflexes de romancier puisqu'il tisse sa toile de telle manière qu'un mystère entoure l'un des amis de Johnson, celui dont la correspondance a étonnamment disparu, dont les proches de l'écrivain rechignent à parler et qui est peut-être la dernière personne à avoir vu Johnson en vie. Expert dans l'art de manier le suspense, Coe omet une pièce du puzzle, le fragment 46, clin d'oeil aux trous (tout à fait concrets) découpés dans les pages du deuxième roman de Johnson, Albert Angelo, et vient combler l'ellipse dans une coda où il fournit des éléments de réponse à l'énigme du mystérieux personnage et dissipe quelque peu le brouillard qui entoure les dernières heures de la vie de Johnson.
Dès les premières pages de la biographie, Jonathan Coe souligne qu'il apprécie les romans traditionnels qui reposent sur une intrigue bien ficelée. Sa fascination pour un prédécesseur opiniâtre qui trouvait aberrant et anachronique de persister à écrire de tels ouvrages après Joyce et Beckett, a alors de quoi surprendre. Pourtant, c'est peut-être précisément cette divergence de points de vue qui rend la biographie si passionnante puisque l'on sent Jonathan Coe se débattre avec les positions intransigeantes et les contradictions de Johnson, chercher à comprendre les raisons de sa colère et de son impatience, et rendre justice à l'engagement total et sincère d'un écrivain qui, selon Coe, représentait à lui seul l'avant-garde littéraire des années 1960 en Grande-Bretagne et demeure pourtant un héros oublié de la littérature britannique.
De son vivant, Johnson fut victime d'une marginalisation qui s'explique sans doute par la frilosité et le conservatisme de certains écrivains et critiques de l'époque. Dans les années 1950 et 1960, alors qu'en France, le Nouveau Roman marque le paysage littéraire de son empreinte, des romanciers britanniques comme C.P. Snow, Kingsley Amis, Angus Wilson, William Cooper ou encore John Wain, publient des articles plus ou moins virulents où ils réprouvent les expérimentations des écrivains modernistes pour mieux louer la tradition réaliste d'inspiration victorienne et édouardienne dans laquelle ils s'inscrivent. Dans ce contexte peu propice à l'innovation, les expérimentations d'un écrivain iconoclaste et obstiné qui entend s'écarter des conventions du réalisme et ouvrir de nouvelles brèches romanesques, sont mal perçues et souvent réduites au rang de gadgets. Un demi-siècle plus tard, outre-Manche, sous l'impulsion de Jonathan Coe, de la maison d'édition Picador et de quelques admirateurs convaincus, l'uvre de B.S. Johnson sort de l'ombre : ses ouvrages sont réédités, les critiques lui prêtent enfin attention et la biographie de Coe vient renforcer sa visibilité. En France, c'est grâce à la passion de Pascal Arnaud chez Quidam Éditeur que les lecteurs peuvent découvrir cinq des romans de Johnson, admirablement traduits par Françoise Marel, et maintenant la biographie de Jonathan Coe. L'aventure française se poursuit donc pour l'enfant terrible des lettres anglaises qui partageait les positions de Nathalie Sarraute et Alain Robbe-Grillet sur l'épuisement du roman traditionnel et la nécessité de se saisir du bâton-témoin de l'innovation. L'attachement de Johnson à la France s'explique également par le fait qu'il remporta en 1968 le Grand Prix du festival de Tours pour son film en vers You're Human Like the Rest of Them (Vous êtes des hommes comme les autres) et fut félicité par Jacques Tati à coup de grandes claques dans le dos. À Paris, il noua des liens d'amitié très forts avec son modèle littéraire, Samuel Beckett. La reconnaissance posthume de B.S. Johnson vient au moins confirmer que tous ses efforts n'ont pas été vains et la biographie de Jonathan Coe éclaire avec brio la vie et l'uvre d'un homme sans compromis, tout à la fois truculent et attachant, dogmatique et vulnérable.
B.S. Johnson naît à Londres en 1933 dans une famille de la classe ouvrière et ses origines sociales ne semblent pas le destiner à une carrière littéraire. À l'âge de huit ans, il est évacué de Londres durant le Blitz et sa séparation d'avec sa mère durant trois ans et demi constitue un traumatisme majeur qui renforce son sentiment d'isolement. Son échec à l'examen d'entrée en sixième marque le début d'un parcours scolaire chaotique : orienté vers un lycée professionnel où il apprend la sténographie et la comptabilité, il occupe ensuite des postes d'employé de banque et d'aide-comptable qui ne font qu'alimenter son insatisfaction et sa frustration. Grâce à des cours du soir, il parvient à être admis en licence de littérature anglaise à l'université mais peine à trouver sa place au milieu d'étudiants plus jeunes que lui et a le sentiment qu'il perd son temps. C'est néanmoins au cours de ces années qu'il noue des amitiés solides, publie ses premiers articles et poèmes dans un magazine étudiant et participe à la création d'une revue universitaire de poésie. En 1963, il publie son premier roman, Travelling People (En voyage), ouvrage à la forme novatrice qui mêle les genres et les styles, et se revendique clairement du Tristram Shandy de Laurence Sterne. Tout au long du roman, le narrateur intervient pour démonter les mécanismes de sa création, commenter ses choix narratifs et empêcher le lecteur de se laisser gagner par l'illusion de la fiction ou la célèbre suspension d'incrédulité chère à Samuel Coleridge. En hommage à Sterne, des pages marbrées, grises et noires viennent signifier la perte de conscience d'un personnage atteint d'une crise cardiaque, puis sa mort. Dix années plus tard, Johnson écrira que le mélange de fiction et de vérité qui caractérise ce premier roman le met mal à l'aise et il s'opposera à ce qu'il soit jamais republié, un choix que sa famille et son agent littéraire continuent de respecter.
Entre temps, Johnson a mis au point une théorie radicale du roman qui rejette toute dimension fictionnelle et préconise un discours vrai, sincère, authentique. C'est dans son deuxième roman, Albert Angelo, inspiré de son expérience en tant qu'instituteur remplaçant dans des écoles difficiles du nord de Londres, que Johnson pose les premières pierres de sa conception iconoclaste du roman. À la fin du troisième chapitre, le narrateur s'interrompt brutalement, sort de ses gonds et lance : « ----- OH, PUTAIN, FINI LES MENSONGES ! ». Dans la section suivante intitulée « Désintégration », Johnson explique que « raconter des histoires, c'est raconter des mensonges » et que pour sa part, il veut « dire la vérité », sur lui, sur son expérience, sur sa relation à la réalité. Il entreprend alors de mettre à nu tous les éléments fictifs qui ont émaillé son roman jusqu'alors et d'exposer son programme, ses principes, ses aspirations. Il redéfinit le roman comme une forme ou une coquille qui peut accueillir en son sein un contenu fictionnel (que lui-même rejette) ou véridique (qu'il embrasse). Il s'engage à mettre en uvre les moyens formels les plus adéquats pour rendre compte le plus fidèlement possible de son expérience personnelle, de la manière dont l'esprit et la mémoire fonctionnent mais aussi de la dimension chaotique et aléatoire du monde qui l'entoure. Ainsi, dans Albert Angelo, pour suggérer la simultanéité de pensées et de paroles dans une salle de classe, Johnson divise la page en deux colonnes, celle de gauche pour ce qui est dit, celle de droite pour ce qui est pensé. La confrontation des deux, qui parfois se contredisent, donne lieu à des passages particulièrement savoureux. Un rectangle perforé dans plusieurs feuillets permet au lecteur de lire le texte imprimé quelques pages plus loin et ainsi de savoir avec un peu d'avance ce que subira le personnage quelque temps plus tard. C'est toutefois sans compter sur la facétie de l'auteur qui s'est amusé à manipuler son lecteur et à l'entraîner sur une fausse piste.
Quand, quelques années plus tard, Johnson veut reproduire le mouvement désordonné des pensées et des souvenirs, mais aussi suggérer la progression aléatoire d'un match de football ou la prolifération erratique de cellules cancéreuses, il choisit de ne pas relier son ouvrage mais de placer vingt-sept cahiers épars dans une boîte que le lecteur peut alors mélanger et lire dans n'importe quel ordre (en dehors du premier et du dernier, identifiés comme tels). Le résultat, Les Malchanceux, est un livre poignant dans lequel le narrateur (B.S. Johnson lui-même), reporter sportif venu couvrir un match de football dans une ville des Midlands, fait partager chaque étape de sa journée au lecteur mais aussi livre en vrac ses souvenirs d'un ami proche mort du cancer qui vécut dans cette ville. Fidèle à son attachement à une écriture vraie, Johnson n'invente rien mais puise dans sa mémoire faillible des images fortes ou banales, des moments partagés, des paroles échangées. Ode à l'amitié, le livre-boîte est moins un tombeau ou une urne funéraire qu'un cri, un souffle, une mise à nu des sentiments douloureux de la perte. C'est déjà ce mode confessionnel et autobiographique que Johnson avait adopté dans son précédent roman, Chalut, monologue intérieur au cours duquel le narrateur, embarqué à bord d'un chalutier pendant trois semaines, se laisse dériver au fil des méandres de sa pensée et rassemble les lambeaux de son passé douloureux pour tenter de comprendre les raisons de son isolement depuis l'enfance et s'en libérer. Au gré des descentes et remontées fracassantes du chalut qui déverse des poissons scintillants, au rythme du roulis et du ressac d'une mémoire incertaine et blessée, la prose poétique, telle une lame de fond, emporte le lecteur dans un tourbillon continu où à peine quelques blancs sur la page lui permettent de reprendre sa respiration.
Après ces deux ouvrages très personnels dont Johnson dit qu'ils se sont imposés à lui, l'écrivain renoue étonnamment avec la fiction dans ses deux derniers romans publiés de son vivant, R.A.S. Infirmière-chef et Christie Malry règle ses comptes, mais il poursuit aussi inlassablement sa quête de formes innovantes et de vérité. Le premier ouvrage se compose des monologues intérieurs et des rares paroles de huit pensionnaires d'une maison de retraite et de l'infirmière-chef qui présentent tour à tour leur point de vue sur une unique soirée au cours de laquelle ils se livrent à diverses activités de plus ou moins bon goût. Toutes les sections courent sur vingt et une pages, et chaque événement de la soirée se situe au même endroit sur les pages de chaque monologue. Le lecteur peut ainsi comparer les versions, compléter les informations manquantes au fur et à mesure de la progression de l'ouvrage, mais aussi constater l'état de dégénérescence de plus en plus avancée des patients atteints de maladies physiques et mentales. Les pages sont progressivement grignotées par les blancs et la langue se délite car les pensionnaires les plus déficients peinent à rassembler leurs idées, s'endorment, sont anesthésiés par la douleur, perdent connaissance ou même meurent. L'ouvrage, sous-titré « Une comédie gériatrique », manie l'humour noir avec rage et, d'une page à l'autre, le lecteur passe de l'effroi à une hilarité quelque peu embarrassée, de la compassion au dégoût. Le monologue final de l'infirmière-chef révèle l'étendue de ses perversions et interroge le concept de normalité tel qu'il est défini par l'institution médicale et la société.
La violence de l'individu et de la société est également au cur de Christie Malryrègle ses comptes où un jeune employé d'une fabrique de confiseries élabore un système comptable fondé sur un équilibre moral : chaque préjudice causé par un collègue, un supérieur ou la société en général, est chiffré et compensé par une réparation d'envergure variable. Ce double système est symbolisé par des fac-similés de livres de comptabilité, régulièrement insérés dans l'ouvrage, précisant les actes concernés et leur valeur financière. Si les premiers griefs font l'objet de représailles limitées (Christie se venge du manque de compassion de son chef de bureau lors du décès de sa mère en détruisant une lettre importante qui place l'entreprise dans une situation délicate vis-à-vis d'un restaurateur local), peu à peu, les frustrations s'accumulent et prennent une ampleur considérable. Christie se plaint d'un traumatisme éducatif global (préjudice évalué à 35 livres sterling) ou déplore qu'aucune chance ne soit offerte au socialisme (ce qui engendre un débit de 311 398 livres sterling). Parallèlement, les compensations prennent des proportions démesurées à caractère terroriste : fausses alertes à la bombe, revendications fallacieuses du meurtre d'hommes politiques, destruction du bâtiment du percepteur et empoisonnement de l'eau potable au cyanure provoquant le décès de 20 479 habitants de Londres, ce qui correspond au nombre exact de mots dans le roman. Cet ouvrage à l'humour grinçant et ravageur, exalté et sombre, laisse transparaître la colère de Johnson qui n'a jamais oublié ses origines ouvrières ni renoncé à ses combats politiques, mais il révèle aussi une certaine lassitude de la part de l'écrivain qui sent la forme romanesque condamnée et n'hésite pas à en discuter ouvertement avec son personnage atteint d'un cancer en phase terminale. Paru en 1973, Christie Malry règle ses comptes est peut-être déjà un message d'adieu.
La même année, Johnson publie un recueil de textes courts en prose, Aren't You Rather Young To Be Writing Your Memoirs? (Vous ne seriez pas un peu jeune pour écrire vos mémoires ?), qu'il fait précéder d'une introduction en forme de manifeste ou ars poetica, où il déplore l'immobilisme et le manque d'audace de la plupart des écrivains de son époque et défend ses propres partis pris avec l'énergie du désespoir, tout en sachant qu'il risque de demeurer incompris. Certes, il y aura encore un roman posthume en hommage à sa mère décédée, See the Old Lady Decently (Veille à ce que la vieille soit bien), le premier d'une trilogie jamais terminée, qui renoue avec une écriture autobiographique, une structure éclatée et des expérimentations graphiques, mais l'éléphant fougueux s'essouffle. Meurtri par l'indifférence de l'establishment littéraire, ployant sous le poids des contraintes financières, assailli par ses vieux démons, Johnson sent venir la fin du combat.
Celui dont Jonathan Coe salue la maîtrise du langage, la fraîcheur, l'ingéniosité formelle, l'humanité et la sincérité vigoureuse a laissé derrière lui non seulement sept romans novateurs et stimulants, mais aussi deux recueils de poèmes très personnels, des pièces de théâtre étonnantes, des films et documentaires insolites, deux volumes de nouvelles, des essais polémiques et une multitude de critiques littéraires et de comptes rendus sportifs. Dans chacun de ses écrits, Johnson s'investit comme si sa propre vie en dépendait, fait fi de toute convention, traque sans relâche la vérité, sa vérité, et nous rappelle à quel point la littérature est affaire de passion, de conviction et d'engagement. C'est cet élan impérieux, cette lutte au corps à corps avec le texte, cette énergie éperdue, cette quête d'un horizon inatteignable par-delà l'océan vers lequel un homme à la fois triste et jovial se dirige sans faillir qui, aujourd'hui encore, forcent l'admiration.