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« Trouv[er] une forme qui rend[e] compte du désordre. »
Par Karim-Pierre Chabane, Centre national du livre

Romancier (sept titres à son actif), enseignant, scénariste, réalisateur, poète, critique littéraire et chroniqueur sportif, B.S. Johnson s'est donné la mort en 1973 à l'âge de 40 ans à peine. Obsédé par son statut d'écrivain, par la question du succès et de la postérité littéraire, il a enchaîné, au cours de sa brève existence, toutes sortes de projets professionnels afin d'expérimenter de multiples formes d'écriture… Faire œuvre nouvelle, résolument moderne, en rupture avec la tradition littéraire, telle a toujours été son ambition. Pour maîtres, il ne se reconnaît que Joyce ou Beckett, et considère le travail des écrivains de sa génération, « comme l'équivalent littéraire d'un voyage à cheval ou en charrette à une époque où l'on pourrait emprunter une voiture et un train ». Toujours en colère, en rupture de ban, mécontent de la manière dont l'establishment le traite, B.S. Johnson a conservé cette posture du créateur rebelle pendant dix ans, le temps qu'a duré sa trajectoire d'aérolithe dans le ciel de la création littéraire et artistique.

Avec B. S. Johnson, Histoire d'un éléphant fougueux, le romancier Jonathan Coe se fait le biographe attentif de cet écrivain méconnu de l'avant-garde britannique des années 1960 qu'il fait surgir de l'oubli grâce à une véritable enquête littéraire. Mais un portrait académique ne saurait convenir à un sujet aussi subversif, aussi Jonathan Coe propose-t-il bien autre chose qu'une biographie classique. Composée d'extraits de lettres, de journaux intimes (très souvent consacrés à des réflexions sur la création littéraire), de poèmes, d'articles, la biographie revendique une facture originale et se conçoit également comme un essai sur les avant-gardes artistiques. Un des chapitres, « Une vie en sept romans », examine les particularités et l'originalité de chacune des œuvres de Johnson. Un autre, intitulé « Une vie en 160 fragments » revient sur les années de formation et les dérives d'un auteur qui doute constamment de lui-même. Enfin, autre variation chiffrée, « Une vie en 44 voix » propose de faire connaissance avec l'homme autant qu'avec l'artiste à travers les témoignages de ceux qui l'ont côtoyé.

Au-delà de ces partis-pris biographiques originaux, la démarche de Jonathan Coe vaut aussi par le dialogue qu'elle instaure entre un romancier couronné de succès et un auteur plus méconnu qui a pourtant bercé les années d'apprentissage du premier. Le contraste qui oppose leurs œuvres est saisissant : l'auteur de Testament à l'anglaise écrit des romans de facture classique tandis que celui des Malchanceux innove d'abord sur le plan formel, sans hésiter, par exemple, en digne lecteur du Tristram Shandy de Laurence Sterne, à laisser intégralement grises ou noires des pages sans texte pour figurer la perte de conscience ou la mort. On saluera à cette occasion la parution des œuvres de Johnson pour la première fois en français, aux éditions Quidam. Internet est également une source documentaire de choix sur l'auteur (http://www.bsjohnson.info/), qui, n'en doutons pas, en aurait goûté les possibilités d'innovation. Ces deux voies d'accès sont l'occasion d'entrer dans l'univers d'un romancier dont les mots et les images, répondent parfaitement à cette tâche que Samuel Beckett assignait à tout artiste : « trouv[er] une forme qui rend[e] compte du désordre. »
Karim-Pierre Chabane

27/03/10
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