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L'Orfèvre et l'éléphant
Jonathan Coe. Il consacre une volumineuse biographie au très méconnu romancier Bryan Stanley Johnson, l'une des plus touchantes figures de loser. Deux façons de vivre en littérature antinomiques qui créent la curiosité. Fascinant.
Par Olivier Mony, Sud Ouest, 14 février 2010

Un éléphant dans un magasin de porcelaine. C'est un peu l'effet que pourrait faire aux lecteurs de Jonathan Coe l'entrée dans son œuvre de la volumineuse biographie que consacre l'auteur orfèvre du Testament à l'anglaise, de Bienvenue au club ou de La Pluie avant qu'elle tombe au massif et très méconnu romancier expérimental Bryan Stanley Johnson (1933-1973). Si l'on a déjà pu écrire en ces pages tout le bien qu'il convenait de penser des sept romans de B.S. Johnson (et singulièrement du plus beau d'entre eux, Les Malchanceux, enfin traduit en français à la fin de l'année dernière), parvenus jusqu'à nous grâce à la diligence et au goût très sûr des précieuses éditions Quidam, il n'en demeure pas moins que la rencontre entre deux écritures presque opposées, entre deux façons antithétiques de vivre en littérature, ne peut qu'intriguer. Il est vrai aussi que de ce contraste naît la curiosité.
« Working class hero », enfant perdu de la guerre (il fut durant le Blitz séparé de ses parents et de Londres, sa ville natale), par son radicalisme littéraire hérité de Beckett et Sterne, mais aussi du nouveau roman, en recherche constante de vérité et d'intégrité artistique, s'imaginant porteur de modernité mais laissé sur la grève par les enfants gâtés du Swinging London, maladroit, excessif, dépressif, et finalement suicidé, B.S. Johnson est l'une des plus accomplies et touchantes figures de loser que nous ait léguées la littérature contemporaine.

Petit Joyce
Son œuvre encombrée d'afféteries postmodernes témoigne néanmoins d'une vitalité, d'une honnêteté, dont on a peu d'exemples. Il aimait le football, sa femme, sa mère, et travailler sur les formes pour mieux faire oublier que le fond, ce n'était que lui, son narcissisme morose, son immense chagrin. Et c'est ainsi que comme Colomb découvrant l'Amérique à la place des Indes, il invente l'autofiction en faisant son petit Joyce.
Présent à Bordeaux cette semaine pour présenter son livre dans une grande librairie de la ville, Jonathan Coe, s'il semble s'amuser de le voir présenté par la plupart des membres de l'establishment littéraire de son pays comme son meilleur, le revendique toutefois fièrement comme faisant pleinement partie de son œuvre. S'il nous en apprend beaucoup sur Johnson, dont on ignorait tout, il est également riche d'enseignements sur son auteur. Non que celui-ci y tire la couverture à lui - ce n'est pas le genre de la maison - mais parce que cette réflexion douce-amère sur les impasses de la création et l'inéluctabilité de l'échec relève des obsessions de Coe.
À travers ce pavé minutieux et fascinant (qui nous révèle aussi un paysage littéraire des 60's largement ignoré des lecteurs français), il a sans doute écrit son art poétique. Une morale de l'inadéquation, à son temps comme à soi-même, bouleversante. Il n'y a pas d'autre moyen, semble-t-il nous dire, de vivre en littérature que d'accepter d'en mourir. Ce n'est pas très gai, mais Dieu que c'est beau !
Olivier Mony

18/02/10
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