B.S. Johnson en 160 fragments
Aussi exubérant que discret, l'écrivain Bryan Stanley Johnson s'est suicidé en 1973. Chantre de l'avant-garde littéraire britannique, il figure au catalogue de Quidam Éditeur. Ce dernier vient de publier la biographie « éléphantesque » que lui a consacré son cadet, Jonathan Coe.
Par Veneranda Paladino, Dernières nouvelles d'Alsace, 8 février 2010
« Il était comme un soldat blessé. Et je dis soldat parce qu'en fait, il était toujours engagé dans une sorte de guerre et il avait en effet été blessé, cela lui donnait aussi quelque chose d'héroïque qui est lié à ce que j'appelle sa beauté. » C'est l'une des 44 voix recueillies par Jonathan Coe, celle de John Berger qui évoque Bryan Stanley Johnson.
Comme le constate dans l'introduction de B.S. Johnson, histoire d'un éléphant fougueux (traduit par Vanessa Guignery), le biographe consciencieux en l'occurrence l'écrivain britannique, Coe, nous sommes encore nombreux à ignorer qui était Johnson. Issu de la classe ouvrière, ce dernier n'oublia jamais son évacuation de Londres pendant la Seconde guerre mondiale, homme de paradoxes, il était perpétuellement en colère, débordait d'une énergie créatrice.
Jouant avec l'aléatoire et le chaos d'une vie, ses violences et ses mystères aussi, Jonathan Coe a rassemblé patiemment les pièces d'un puzzle, pris sa part dans « la course de relais, le témoin de l'innovation se transmettant d'une génération à l'autre » que représentait la littérature pour Johnson. Dès son premier roman Travelling People (éd. Constable, 1963), les expérimentations sont à l'uvre.
Dans une première partie, Coe examine chacun des sept romans rédigés en à peine plus de dix ans, laissant de côté momentanément sa poésie, ses films, ses pièces de théâtre et télévisées Johnson fut lauréat du festival du court métrage à Tours pour Vous êtes des hommes comme les autres. En janvier 1968, le président du jury était Volker Schlöndorff et l'invité d'honneur, Jacques Tati.
« Raconter des histoires, c'est raconter des mensonges », B.S. Johnson privilégiait le monologue intérieur, son personnage favori c'était lui-même, explique Coe. Il ne faisait pas confiance à l'imagination, méprisait l'intrigue, savait que la vie est chaotique, aléatoire, fluide et qu'elle propose une myriade de fins ouvertes sans ordre.
À chaque nouveau livre, Johnson se donnait la tâche de réinventer le roman : admirateur du nouveau roman, de Sarraute et de Beckett, il commença par adapter des procédés tirés de son ouvrage fétiche, Tristram Shandy de Laurence Sterne. Pour Albert Angelo, il fit des trous dans les pages, pour Les Malchanceux il présenta les chapitres du roman non relié dans une boîte afin que les lecteurs éprouvent la combinaison aléatoire de l'expérience fictionnelle. Polémiste virulent, adoptant des positions extrêmes tant dans sa vie professionnelle que personnelle, Johnson se donna la mort à 40 ans, en novembre 1973.
C'est Pascal Arnaud, fondateur de l'indépendant Quidam Éditeurqui a publié en français (dans la traduction de Françoise Marel) cinq romans de Bryan Stanley Johnson. Figurent au catalogue, R.A.S. Infirmière-Chef, Christie Malry règle ses comptes, Chalut, Albert Angelo et dernièrement Les Malchanceux. Trente ans après sa publication originelle, ce livre légendaire et disloqué paraît serti dans l'écrin d'une boîte inédite.