logo quidam
L'insolite,Le singulier.
Des auteurs plutôt
que des livres.


CRITIQUES


Accueil


[Fermer la fenetre]

B.S. Johnson remixed by Jonathan Coe
Une oeuvre littéraire à part entière, brillante et farouche.
Par Olivier Lamm, Chronic'art, n°62, février 2010

Bien connu pour ses méchantes fresques sur l'Angleterre des années Thatcher, Jonathan Coe s'attache depuis quelques années à la réhabilitation du flamboyant B.S. Johnson, tumultueuse figure littéraire du paysage littéraire anglais des années 60 tombé dans l'oubli après son suicide en 1973. Biographie composite et paradoxale d'un moderniste désespéré dont le sujet était encore et toujours sa propre vie, B.S. Johnson, histoire d'un éléphant fougueux est le cœur de cet engagement et une oeuvre littéraire à part entière, brillante et farouche. Entièrement dévoué à la cause Johnson, Quidam la publie en parallèle des Malchanceux, son fameux« book in a box ». A noter que la traductrice Vanessa Guignery, publie de son côté Ceci n'est pas une fiction (Presses universitaires de Paris Sorbonne), étude passionnante et porte d'entrée idéale dans l'oeuvre de Johnson.

Histoire d'un éléphant fougueux a très largement participé à la redécouverte de Johnson par le public et les universitaires. Etait-ce votre intention ?
C'était mon espoir. Si j'avais su, au moment où j'ai commencé à travailler à cette biographie, l'énorme tâche que représentait la ressuscitation d'un auteur mort depuis quarante ans, je n'aurais même pas commencé à l'écrire ! J'ai fait tout mon possible pour qu'il soit à nouveau publié, mais il faut surtout louer le travail des éditeurs comme Pascal Arnaud, qui aurait fait traduire l'intégralité de son oeuvre quand bien même mon nom n'y aurait pas été associé.

Comme vous le remarquez à plusieurs reprises dans le livre, la vie de Johnson, de son obstination à ses secrets et son suicide, est fabuleusement romanesque. N'avez-vous pas été tenté d'en faire un roman ?
J'ai perdu de nombreuses années à approcher cette biographie de la mauvaise manière. En Grande-Bretagne, nous avons une grande tradition de biographes littéraires et parce que j'étais très intimidé de pénétrer dans un cénacle aussi éminent, j'ai commencé par écrire un livre sec et solennel, en essayant de m'en tenir à ce que je pensais être les « conventions » de la biographie littéraire. Mais j'ai vite senti que le livre ne marchait pas. Finalement, j'ai trouvé une issue en réalisant à quel point les faits de la vie de Johnson formaient une intrigue claire et romanesque. Il s'agissait de raconter une histoire, une entreprise tout à fait similaire à l'écriture un roman : s'emparer du chaos de la vraie vie et y tracer un chemin praticable pour le lecteur. En tant que raconteur d'histoires, il me suffisait pour cette biographie d'en raconter une qui ne me demandait même pas de faire l'effort d'imagination, puisqu'elle m'était servie sur un plateau dans toute sa mystérieuse et tragique gloire.

Le livre s'ouvre sur une anecdote de votre propre vie. Pourquoi avoir mêlé les faits de la vie de Johnson à ceux de votre travail de recherche et d'écriture ?
Je suis généralement attiré par les histoires plurielles, ce qui exige une sorte d'art du contrepoint narratif ou de la polyphonie. Dans le cas de ce livre, il me fallait raconter deux histoires en parallèle : l'histoire de la vie de B.S. Johnson, évidemment, mais également celle de ma relation avec lui. Une histoire qui s'ouvre sur une incompréhension de jeunesse (quand j'ai vu le film Fat Man on a Beach à la télé avec ma famille, à l'âge de 13 ans), se poursuit avec une passion d'étudiant (la découverte de ses romans et le coup de foudre qui s'ensuivit) puis l'écriture de la biographie elle-même (comprenant ma déception et mon désamour quand j'ai commencé à être agacé par la naïveté de ses théories et les aspects les moins reluisants de sa personnalité) pour culminer, dans les dernières pages, sur une sorte d'admiration réticente : l'acceptation finale qu'en dépit de ses défaillances, B.S. Johnson demeure un héros littéraire, et une source infinie d'inspiration.

Certains critiques disaient que les romans de Johnson n'étaient innovants qu'en surface : l'absence de reliures entre les chapitres des Malchanceux ne fait qu'illustrer la manière dont les souvenirs se présentent au narrateur, et le fameux trou dans Albert Angelo ne sert qu'à voir le futur deux pages plus loin.
En dépit de sa passion pour les expériences littéraires, Johnson a consacré l'intégralité de sa courte carrière à une quête de réalisme absolu. Et c'est l'un des paradoxes qui me passionne le plus chez lui: un homme essayant désespérément de reproduire le chaos de la vie avec les œuvres les plus formelles, structurées et architecturalement précises qui soient !

En tant qu'écrivain, vous sentez-vous solidaire de la frustration très violente que Johnson ressentait vis-à-vis de l'establishment littéraire de son temps ?
La souffrance aigue de Johnson n'est ni plus ni moins que la version exagérée de ce que ressentent tous les écrivains. Là où la plupart des écrivains diffèrent de lui, c'est qu'ils restent toujours rationnels face à ce genre de sentiments. Surtout, ils font en sorte de les garder cachés. Johnson refusait remarquablement de cacher quoi que ce soit. Il offre donc le spectacle délicieux d'un écrivain nu exposant aux yeux du monde toutes les névroses de tous les écrivains. Rien n'est plus hostile à la créativité que le fait de se sentir aimé ou, pire, « respecté ». Johnson n'a jamais ressenti ni l'un ni l'autre : il savait qu'il devait faire ses preuves, encore et encore, à chaque livre, et je suis certain que c'est ce qui l'a motivé à autant inventer et se réinventer. Sa créativité étaient intimement lié à son sentiment d'exclusion sociale et intellectuelle.

On vous considère souvent comme l'héritier d'écrivains plus traditionnels et farouches ennemis du roman expérimental, comme Kingsley Amis ou CP Snow. Comment justifier le paradoxe de votre intérêt pour Johnson ? Vous a-t-il directement influencé comme écrivain ?
Je pense aussi que des romans comme Testament à l'anglaise et La maison du sommeil sont formellement plus aventureux et ludiques que ceux de Kingsley Amis (ce qui ne veut pas dire qu'ils sont meilleurs, bien sûr). Il y a une tension dans mes romans, entre le réalisme social d'un côté et le formalisme de l'autre qui est un peu « BS Johnsonesque », quand on y pense. C'est particulièrement vrai pour ce qui concerne mon nouveau roman, The Terrible Privacy of Maxwell Sim (à sortir en mai prochain en Angleterre, ndr), dans lequel le réalisme évident du récit finit par être complètement mis à mal dans le dernier chapitre, qui est à la fois un écho de R.A.S Infirmière-Chef et Christie Malry règle ses comptes. Je peux donc affirmer que Johnson m'a beaucoup influencé, et m'influence toujours, de manière plus directe encore que je ne le sous-entendais à la dernière page de la biographie.

Comment expliquer que la nation littéraire de Laurence Sterne et Robert Burton ait un héritage littéraire aussi classique, quand l'Argentine ou les USA ont connu autant de mouvements modernistes et postmodernes ?
D'abord, je pense que l'héritage expérimental, limité mais vital, laissé par Burton et Sterne a été anéanti par les chefs d'oeuvre des artisans du réalisme social du 19ème. Thackeray, Eliot et surtout Dickens ont à ce point laissé une empreinte indélébile qu'ils ont pratiquement redéfini le roman anglais. Après eux et à cause d'eux, nous sommes tous des réalistes, que nous le souhaitions ou non. Je pense qu'il est significatif que Johnson ait été autant attiré par la culture littéraire de la Hongrie communiste et s'y soit senti à ce point chez lui. S'il avait été hongrois, ou tout du moins s'il avait été capable d'habiter là-bas, il aurait sûrement eu une vie bien plus joyeuse et plus accomplie. Mais aurait-il été un meilleur écrivain ? Je me répète, il avait un besoin compulsif et psychologique d'être en opposition. Il fallait qu'il se distingue de tout le monde pour qu'on le remarque, et pour qu'on entende sa voix. Dans un pays plus sensible au modernisme, Johnson aurait été invisible.

Olivier Lamm

2/02/10
Web design by P.Tzara