Une peur bleue
Par René Fugler, les Dernières Nouvelles d'Alsace, 18 octobre 2009
Le vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin suscite un regain d'informations et de rétrospectives sur la RDA où le tragique parfois côtoie le comique, en laissant même percer un brin de regret et de nostalgie.
On chercherait en vain la moindre trace de cette « ostalgie » dans Le Dossier Robert, le premier roman de Karsten Dümmel qui a subi lui-même les rigueurs sécuritaires de la République démocratique. Son récit - il vaudrait mieux dire ses récits - nous ramène à Leipzig à la fin des années soixante-dix. La Stasi omniprésente Robert K., assistant scientifique à l'université et doctorant, doit renoncer à ses études puisqu'il se retrouve « astreint à un poste de travail » : le nettoyage du sol et des vitres de bâtiments industriels. Il est devenu suspect parce qu'il fréquente et anime un de ces « cercles de littérature » qui, sous les auspices d'églises protestantes, se réunissent pour lire, discuter, pour inviter des auteurs peu appréciés des autorités et diffuser leurs textes.
Il a aggravé son cas en déposant de multiples demandes d'autorisation de quitter le territoire qui lui valent surtout d'incessantes et vaines convocations. Ce que nous apprenons de ses épreuves, de sa résistance obstinée, de la tristesse et de l'abattement qui progressivement l'envahissent, provient pour une part des laconiques rapports et fiches de la Sécurité d'Etat, l'omniprésente Stasi, qui sont un des fils conducteurs du roman.
De sources diverses, « officielles » ou « non officielles », ils concernent aussi tout son groupe d'amis, dans le cadre d'une opération qui ne se limite pas à la surveillance mais vise à déstabiliser, démoraliser les individus supposés hostiles, et pour finir les pousser à la trahison et à la délation. Le coup le plus dur porté à Robert sera la disparition, sans explication et sans traces, de sa compagne, active elle aussi dans le cercle littéraire.
Autour de ces rapports venant scander le roman se développent les chapitres qui donnent vie et chair aux figures ainsi mises en observation. Chacune restant d'ailleurs plus ou moins opaque à elle-même dans l'incompréhension de ce qu'il lui arrive, opaque aux autres dans la tentative de se protéger. Ainsi Marlene qui n'arrive pas à comprendre à quel point elle a été piégée par l'homme de sa vie et qui garde une obscure illusion jusque dans ses délires. Ou sa fille, l'adolescente Johanna, amoureuse de Robert, qui ne supporte plus d'avoir à trahir ses amis. Même le parcours de l'officier dont le double jeu cynique attire le malheur sur tout le groupe finit par se dessiner sèchement. Une ambiance de désolation S'il est vrai que le puzzle déployé par Dümmel, dans tout son jeu d'interférences et son mélange de voix, demande une lecture vigilante, la succession de ces fragments de vies brisées parvient à installer touche après touche une prenante ambiance de désolation. Les existences se défont, secouées de troubles, de « peurs bleues », de maladies. L'insécurité, la méfiance, l'absence d'espoir enveloppent d'un brouillard glaçant tout le quotidien. Il y a là sans doute une des visions les plus sombres de la vie en Allemagne de l'Est.
Karsten Dümmel a publié une thèse sur les problèmes d'identité dans la littérature de la RDA. Il vit actuellement entre la France et le Sénégal. René Fugler