Parfaitement maîtrisé, ludique du début à la fin [
] Du grand art.
Par Richard Blin, la NRF
B. S. Johnson, dont Samuel Beckett disait qu'il était « un écrivain des plus doués » méritant toute l'attention, s'est suicidé à quarante ans, en 1973, dix ans après la parution de son premier roman. Ecrivain novateur et virtuose, il a trop rapidement était classé parmi les représentants du roman expérimental. S'il est vrai qu'il a pu parler de démarche « anachronique, illégitime, déplacée et absurde » à propos de l'utilisation trop exclusive des techniques narratives du dix-neuvième siècle, il n'en raconte pas moins - en les truffant d'innovations formelles - des histoires où s'incarne l'éternelle question du sens de la vie, et dans lesquelles il aborde le problème de l'échec ou de la déchéance physique et mentale comme dans R.A.S. Infirmière-Chef une comédie gériatrique particulièrement féroce et hilarante.
Avec Christie Malry règle ses comptes (1973), il relate les tribulations d'un « homme simple » qui, devenu comptable dans une fabrique de bonbons et de gâteaux, découvre l'un des principes de base de la comptabilité (codifié et systématisé par un moine bénédictin au quinzième siècle), à savoir le système dit « en Partie Double », dont la « sublime symétrie » le fascine littéralement. Autour de cette notion de compte à tenir en équilibre, Christie Malry va dès lors, organiser toute sa vie. Il n'agira plus désormais qu'en fonction d'un mobile unique : la compensation. C'est ainsi que chaque humiliation subie (Débit) devra trouver réparation, ou compensation, sous forme d'un crédit équivalent ( allant de la rayure d'une façade d'immeuble, à la délation par lettre ou coup de fil anonymes, pour culminer dans des attaques de type terroriste, dont les victimes se compteront par milliers). C'est le mécanisme de cet imaginaire comptable, l'impitoyable compte à rebours engendré par un esprit glissant sur sa pente délirante, que décline le roman.
C'est « Drôle, Brut et Court », d'une bouffonnerie acide et d'un comique tranchant. Roman de l'insubordination et de l'emballement, tout, ici, relève de l'humour anglais le plus noir, et d'une indéniable fantaisie. « Christie avait conçu, pour ainsi dire, un système permettant d'actionner à distance ces interrupteurs par un moyen inhabituel que je ne vais pas perdre de temps ici à inventer ». Parfaitement maîtrisé, ludique du début à la fin, c'est aussi bourré de clins d'il au lecteur. « On m'a conseillé d'ajouter de tels incidents ; pour le suspense, vous comprenez ». Un roman qui ne cache rien non plus de sa fabrication. « Oh, je pourrais écrire des pages et des pages sur l'enfance de Christie, inventer et observer, piocher dans mes souvenirs et emprunter. Mais à quoi bon ? Tout n'est que chaos et rien ne peut être expliqué [
]. Il est comme il est, vous êtes comme vous êtes ».
Légèreté de ton - qui n'empêche en rien l'expression du désespoir ou de la révolte -, insolence de la forme, chapitres à densité variable, aisance désinvolte, liberté d'improvisation, B. S. Johnson dynamite l'esprit de sérieux, non sans donner à voir la façon dont s'articulent raison et folie, lucidité et délire. Du grand art.
Richard Blin