Roman à trous Il faut lire absolument B.S. Johnson et découvrir son univers noir et ironique, sa plume acerbe et inventive. Par Anne-Sophie Demonchy, le Magazine des livres, n° 15, avril-mai
Considéré comme un écrivain majeur en Grande-Bretagne dans la lignée de Sterne, Joyce ou Beckett, B.S. Johnson (1933-1973) est encore mal connu des Français qui devraient en savoir davantage grâce à la publication de sa biographie par Jonathan Coe, aux éditions Quidam, prévue dans les prochains mois.
En attendant, on lira avec profit Albert Angelo, publié en 1964, qui retrace l'existence d'un homme en quête de repères. Albert, donc, est un homme de 28 ans qui se dit architecte. Il ne vend pas ses projets, mais conçoit des bâtiments «pour la beauté du geste», en espérant qu'un jour ils soient construits. Néanmoins s'il montre une passion réelle pour cet art qu'est l'architecture, il ne se donne pas vraiment les moyens de parvenir à en vivre. Aussi doit-il, pour subvenir à ses besoins, accepter des vacations en tant que prof dans des écoles difficiles des quartiers populaires de Londres. Sa mère lui conseille de passer les concours et de trouver un poste fixe afin d'avoir une situation matérielle plus stable, Albert refuse prétextant qu'il n'est pas prof mais architecte. S'il se fixait en tant que prof, il n'aurait plus l'espoir de se consacrer à sa passion. C'est bien là le problème : Albert n'est ni architecte ni enseignant. Il passe ses journées à faire des projets, à se plaindre de sa situation précaire, mais dès qu'il a l'occasion de pouvoir les mettre en uvre, il préfère dormir, boire des bières avec ses amis ou ruminer sa rupture avec Jenny
Il ne parvient donc jamais à être en adéquation avec lui-même. Puisqu'il n'est que vacataire, il n'a pas envie de s'investir ni dans son boulot ni dans la vie de l'établissement : «Je suis architecte avant tout, et pas prof, je suis un créateur, pas un passeur.» Dans cet état d'esprit, difficile d'imaginer une bonne entente entre les élèves et ce prof. Ils se détestent cordialement, et cette haine s'exprime violemment : insultes, coups (Albert frappe les rebelles), vol, détérioration de matériel, cours ennuyeux Albert espère intéresser sa clase en lui parlant de géologie et d'architecture, ses domaines de prédilection, mais lui-même n'y croit pas vraiment. B. S. Johnson a eu l'idée de faire deux colonnes en distinguant d'un côté le discours du prof à ses élèves et de l'autre ses pensées, un peu comme au théâtre avec les apartés, pensées qui ne sont pas tendres : «Nuls. Aussi nuls les uns que les autres [ ] Et moi aussi, j'suis nul comme prof.» `
B. S. Johnson étonne par son inventivité au niveau des techniques narratives : il multiplie les points de vue, donnnant de son personnage une vision cubique, se paie le luxe de faire des trous dans deux pages qui sont «comme des fenêtres sur le futur de la fiction», ainsi que celui de proposer dans l'avant-dernière partie de son roman une sorte de manifeste où il explique son projet littéraire.
Albert Angelo est un roman audacieux et foisonnant qui propose de nombreuses pistes de réflexion, à la fois sur l'école, l'architecture, les relations amoureuses, et surtout, l'écriture. C'est vivifiant, intriguant, exigeant, plaisant, parfois irritant aussi Il faut lire absolument B.S. Johnson et découvrir son univers noir et ironique, sa plume acerbe et inventive. A.-S. Demonchy