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Traverser la page
Avec ses deux pages trouées, Albert Angelo (1964) est le plus célèbre roman de B.S. Johnson, l'un des principaux expérimentateurs du roman britannique moderne. Une curiosité sardonique et inventive sur l'école, la poésie et la mort, incorrecte à tous égards.
Par Ludovic Barbiéri, Chronic'art n°53 , mars 2009

« Retranscrire la complexité de la vie, tenter autant que faire se peut de reproduire la complexité des êtres qui m'habitent, aussi contradictoires et primaires soient-ils : puéril, diront certains, autant pisser dans un violon, sans doute, mais je suis puéril à mes heures et pas qu'un peu ». C'est ce que l'on appelle une profession de foi : celle de l'écrivain britannique B.S. Johnson (B.S. pour Bryan Stanley, 1933-1973) dans les dernières pages d'Albert Angelo, son deuxième roman, paru en 1964 à Londres. De tous ses livres actuellement traduits par les éditions Quidam, abonnées aux défis impossibles (la traduction est de François Marel), c'est peut-être le plus drôle, sans doute pas le moins acide, et en tout état de cause le plus programmatique, avec son autocommentaire final en forme de théorie fantasque du roman moderne. R.A.S. Infirmière-Chef (1971) était un long gag caustique à base de différence et de répétition : dans un hospice, huit vieillards et une infirmière-virago racontaient chacun la même scène dans neuf chapitres de pagination similaire, tous délirant à des degrés divers selon leur coefficient de sénilité. Chalut (1966) était une épreuve : récit autobiographique (mais dont Johnson insistait pour qu'on le classe comme un roman) d'une campagne de pêche de 23 jours sur un chalutier en mer de Barents effectué trois ans plus tôt, le texte était comme une nasse, un empilage de blocs serrés, étouffants, avec des contraintes typographiques peu communes. Quant à Christie Malry règle ses comptes (1973), il s'agissait d'une part d'un jeu de massacre social dans lequel un brave employé de banque se mettait à régenter sa vie selon les règles du compte en partie double (l'équilibre entre débit et crédit), en agressant autrui chaque fois qu'il subissait une contrariété, d'autre part d'une fantaisie à la Flann O'Brien où Johnson intervenait à tout bout de champ dans son récit, brouillant la frontière entre auteur et personnages. Une spécialité qu'il avait précisément expérimentée une première fois dans Albert Angelo, sorte d'Entre les murs mal-pensant doté, ce n'est pas rien, de deux pages volontairement trouées. Trouées, dites-vous ?

Aux frontières de la civilisation

Albert Albert (c'est son nom), donc, sympathique citoyen du quartier londonien d'Angel (d'où le titre), est un architecte au chômage qui tient le coup en donnant des cours dans un collège difficile. Tâche sacrificielle, vocation qu'il n'a pas, et qui le confronte plusieurs heures par semaine avec d'authentiques petits Gremlins insolents, bêtes et méchants, prêts à surprendre sa moindre faiblesse pour déclencher des chahuts et sortir des horreurs. Son équilibre en vacille, d'autant qu'il n'est pas encore bien remis de sa rupture avec Jenny. Sur le fond, les scènes de classe donnent lieu à des moments de comédie tout à fait succulents, en particulier lorsque Johnson expose simultanément les propos tenus par Albert à ses élèves et, en face, la réalité sadique et ultra-violente de ses pensées. Jonathan Coe, admirateur inconditionnel et biographe de Johnson (Like a Fiery Elephant, à paraître également chez Quidam), voit d'ailleurs dans cet arrière-plan l'un des points forts du livre : « C'est un superbe compte-rendu, scrupuleusement réaliste, de ce que signifiait enseigner dans une école difficile de Londres dans les années 1960 ». De fait, le niveau de perfidie, l'inculture crasse et, parfois, la violence (certains profs n'osent pas rentrer chez eux) des petits monstres préadolescents qui peuplent Albert Angelo n'ont pas grand-chose à envier aux tableaux apocalyptiques que dépeignent de nombreux témoignages d'enseignants d'aujourd'hui, et sur quoi la dernière Palme d'Or a réactivé le débat (« C'est comme si je travaillais en permanence aux frontières de la civilisation », explique Albert). Mais, on s'en doute, c'est surtout sa forme qui fait le prix du roman, et le nombre d'inventions qu'y condense Johnson, dans la lignée de ses maîtres - Joyce, Flann O'Brien, Beckett (un long extrait de l'Innommable en guise d'exergue) et Sterne (« Je suis en train de relire Tristram Shandy, nous expliquait Coe voici quelques mois, et je découvre que c'est plein de techniques qui anticipent ce que Johnson allait faire 200 ans plus tard »), tous cités page 113 - et en pleine époque de bouleversements formels (surfiction aux Etats-Unis, « nouveau roman » en France).

Claustrophobe

La construction, en soi, est déjà un programme : les cinq parties s'intitulent « Prologue », « Exposition », « Développement » puis « Désintégration » et, enfin, « Coda ». A l'intérieur, Johnson recourt à toutes les techniques, et en change à un rythme frénétique : dialogue, confession, passages à la deuxième personne (« Tu souris et tu regardes ta classe »), incises (les portraits des élèves) marquées par des petits signes… Prêt à tout pour exploser la forme et l'asservir à ses effets, il va même plus loin. Dans « Développement », il splitte la page en deux : colonne de gauche, les dialogues, colonne de droite, les pensées d'Albert (« Pathétique, ce cours. Nom de Dieu, reprends-toi »). Effet comique garanti. Plus loin, il insère des documents bruts : lettre d'un parent, publicité pour une voyante, récits truffés de fautes des élèves. Ailleurs, des morceaux de poésie, et un retour au théâtre. Enfin, pages 153 et 155, l'exploit qui a valu à Albert Angelo sa célébrité instantanée : deux trous rectangulaires, qui permettent de lire ce qui se passe page 157. « Le roman doit servir à transmettre la vérité, explique Johnson dans la quatrième partie, et dans ce but, chaque procédé, chaque technique de l'art de l'imprimeur devrait être mis à la disposition de l'écrivain : d'où les trous dans la page, comme des fenêtres sur le futur, autant pour attirer l'attention sur les possibilités que pour prouver ma théorie sur la mort et la poésie ». Cette avant-dernière partie, « Désintégration », est la plus intéressante et la plus folle : Johnson reprend le dessus sur son histoire et la commente, comme si on le voyait en train de chiffonner ses pages. Tout dégénère : il dénonce ses mensonges (« Le gars aux lévriers, il s'appelait Jim Wales, pas Wells »), réinjecte l'autobiographie dans la fiction (la Jenny d'Albert, c'est sa Muriel à lui), fait son autocritique et délivre finalement une théorie du roman (« Raconter des histoires c'est raconter des mensonges et je veux dire la vérité sur moi »), comme O'Brien dans Swim-Two-Birds (ou, dans un tout autre registre, comme les métastases de la Cendrillon de Reinhardt). C'est déstabilisant et, aussi, un peu effrayant : Albert Angelo donne l'impression que Johnson, à l'étroit dans le roman classique, fait une crise de claustrophobie, et qu'il se débat devant nous pour en sortir, tentant déjà tout, jusqu'à l'absurde. Que faire après un roman pareil, troué, autoréflexif, délirant ? Johnson publiera tout de même cinq autres livres, dont les trois déjà disponibles en français. Mais on a l'idée étrange que sur le plan des principes, la messe était dite : Johnson était un terroriste, et Albert Angelo l'attentat par quoi il avait déjà tout détruit. Un attentat-suicide par anticipation, d'ailleurs, si l'on regarde comme lui vers le futur par le trou. Mais n'anticipons pas…

10/03/09
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