Les trous. B.S. Johnson, Albert Angelo
Par Ferdinand Bardamu, bartlebylesyeuxouverts.blogspot.com, 2 février 2009
Bryan Stanley Johnson s'est suicidé à l'âge de quarante ans en 1973. En dix ans, il a écrit sept romans que les éditions Quidam publient peu à peu. Après Chahut, Christie Malry règle ses comptes et R.A.S. Infirmière-chef, une comédie gériatrique et avant Les Malchanceux (un livre-boîte dont les livrets peuvent être lus dans le désordre) à paraître en novembre prochain, c'est Albert Angelo qui vient de sortir en librairie. Bizarrement, B.S. Johnson est peu connu en France alors qu'il jouit d'un grand prestige en Angleterre. Peut-être cela vient-il de sa réputation d'auteur de romans expérimentaux à propos de laquelle il convient de faire quelques remarques. Comme le souligne à juste titre Laure Limongi, il n'y a pas à s'effrayer : Albert Angelo est un excellent roman dont la lecture, malgré certaines innovations typographiques, n'est aucunement difficile. Johnson utilise par exemple des colonnes qui permettent de retranscrire d'un côté des dialogues et de l'autre ce que pense Albert pendant qu'il parle. Les lecteurs de Laurence Sterne, habitués aux pages noires, ne seront pas surpris non plus par la carte de visite en pleine page d'une voyante, par les changements de polices, par les culs-de-lampe séparant les descriptions du corps du texte et ne le seront guère plus par les deux trous des pages 153 et 155 qui symbolisent l'avenir de la fiction. Rien de vraiment nouveau, finalement. Dans la quatrième partie, l'auteur s'explique, il écrit :
« - L'un de mes objectifs est didactique aussi : le roman doit servir à transmettre la vérité, et dans ce but, chaque procédé, chaque technique de l'art de l'imprimeur devrait être mis à la disposition de l'écrivain : d'où les trous dans la page, comme des fenêtres sur le futur, par exemple, autant attirer l'attention sur les possibilités que pour prouver ma théorie sur la mort de la poésie. - La page est un espace sur lequel je dois pouvoir déposer les signes qui, d'après moi, transmettent le plus justement possible ce que j'ai à transmettre : j'utilise donc, dans les limites du budget de mon éditeur et de la patience de mon imprimeur, des techniques typographiques qui transgressent les limites contraignantes du roman conventionnel. Rejeter de telles techniques en les traitant d'artifices, ou refuser de les prendre au sérieux, c'est laisser passer l'essentiel. »
Dans cette quatrième partie, Albert Angelo cesse pendant dix pages d'être un roman pour devenir une réflexion sur l'écriture. Ecrire une fiction est un paradoxe puisqu'il s'agit de dire des vérités par l'intermédiaire du mensonge. La fiction est d'abord mensongère parce que la vie fictionnelle, avec ses exigences, ne peut coïncider avec la vie tout court :
« Confronté à l'infini de la vie, tout ce que je peux faire est de présenter un paradigme de vérité de la réalité telle que je la perçois : et c'est ici que le bât blesse : en effet, Albert, par exemple, ne défèque qu'une seule fois dans tout le livre : quelle sorte de paradigme de vérité est-ce donc ? »
C'est donc bien pour cerner au mieux la réalité d'Albert que Johnson utilise tous ces procédés. Ils n'ont donc rien d'artificiels, ils permettent au contraire d'appréhender au mieux cette réalité. C'est ce qui explique également les différents points de vue narratifs, le je et le tu et le il se succédant les uns aux autres, permettant ainsi de multiplier les points de vue sur Albert pour en donner l'image la plus complète possible. Mais la réalité d'Albert, c'est Johnson lui-même et c'est pourquoi, en toute franchise, l'auteur explique qu'Albert n'est qu'une tentative désespérée pour dire des choses sur lui-même, « sur le fait qu'il n'y a aucune réponse à la solitude et au manque d'amour » et va jusqu'à montrer en quoi certains épisodes s'inspirent de sa vie réelle et comment ils ont été transformés.
Albert est un gros jeune homme blond de vingt-huit ans, il vit au 29 de Percy Circus, un quartier de Londres à son image, au départ plein de promesses et maintenant en pleine déliquescence. Albert est architecte. En réalité, Albert est un Bartleby de l'architecture : sur sa planche à dessein, il rêve de projets, mais est incapable de tracer le moindre plan, sa pensée étant incapable de la moindre concentration et Albert passe des heures, la tasse de café à la main, à se demander qui a pu inventer l'anse et comment ce bienfaiteur de l'humanité en est arrivé à cette idée
Pour gagner sa vie, Albert est professeur remplaçant, au grand désespoir de ses parents auquel, inlassablement, il rend visite tous les samedis, non pas parce qu'ils les aiment, mais plutôt parce qu'il tient à avoir des habitudes. Quand on ne sait pas quoi faire de soi, c'est pratique des habitudes, ça permet de remplir les vacances du temps. Mais, même avec ses parents, Albert ne se sent pas d'affinités particulières :
« Je pense que ce sont mes parents, c'est la moindre des choses, oui. Ils ont toujours affirmé être mes parents, mon père et ma mère, leur discours n'a jamais varié sur ce point. Je n'ai jamais vraiment eu à me plaindre de cet état de fait. Naturellement, je n'ai que leur parole. A moins de prendre en considération les ressemblances physiques. Mais ces dernières, les ressemblances physiques, j'en ai avec des personnes qui ne me disent pas être mon père ou ma mère. Non que je n'aurai pas pu finir par leur ressembler, car j'aurai pu, les gens finissent réellement par ressembler aux personnes qu'ils côtoient, physiquement, et aux animaux aussi : Jim Wells a fini par ressembler au lévrier qu'il a eu pendant deux ans. »
C'est avec cette ironie douce amère qu'Albert traîne sa mélancolie dans la vie. Albert joue au fils comme il joue au reste, de manière un peu détachée, mauvais acteur de sa propre vie à laquelle il ne parvient pas à s'intéresser. Petit déjà, il avait intégré le centre de formation du Chelsea FC avant de perdre toute motivation au bout de quelques matchs. Il s'est produit la même chose avec Jenny qui l'a quitté pour un infirme. Les infirmités physiques sont plus faciles à supporter que les infirmités de l'esprit. Il a du mal à s'en remettre. Avec son pote Terry, un prof lui aussi, largué lui aussi, ils traînent dans des bars sordides, se lamentant l'un et l'autre de leur triste sort
Ce n'est pas mieux avec ses classes. A chaque rentrée, il est enthousiaste, fier de sa mission et, au bout de quinze jours, il perd toute motivation, pensant à Jenny tout en déblatérant ses cours. Il faut dire que la plupart du temps il se retrouve dans des quartiers difficiles, remplaçant de profs en dépression, avec des élèves qui n'en n'ont strictement rien à foutre et dont les seules préoccupations sont le sexe et le football :
« Ils sont assis, grands et gauches à leurs tables cerclées d'aluminium, déjà des hommes et des femmes, physiquement, ceux à qui, en ce jour, tu essaies de faire d'apprendre à trouver une place au sein d'une société en laquelle tu ne crois pas, au sein de laquelle leurs valeurs dominent déjà les tiennes. La plupart seront maris et femmes, certains putes et macs : quelle importance ? Aucune n'est capable de concevoir le malheur, capable de concevoir la mort. »
Dans la quatrième partie, Johnson est clair sur ses intentions : Albert Angelo est aussi une dénonciation du système éducatif anglais (« il est de l'intérêt de l'état de sous-éduquer ces enfants »). Les classes sont surchargées d'enfants en difficulté dont certains ne parlent pas l'anglais et qui sont là pour subir un enseignement abstrait dont ils n'auront jamais que faire. Les passages les plus drôles du roman sont ceux qui se déroulent en classe. Albert, désespéré, leur prouve l'inexistence de Dieu pour leur montrer que la seule chose qui reste à l'homme est ce que ses élèves n'ont pas : la dignité, et tente de faire cours tout en reconnaissant la pertinence de leurs remarques désobligeantes. Après tout, qu'est-ce qui l'autorise en effet à dire que le centre de la terre est bien une boule de feu :
« C'est vrai, quelle foutue preuve je peux bien leur donner ? Ç'aurait bien pu être une boule de merde, en ce qui me concerne, une boule de merde puante. Donc ? Si en plus, il faut croire aux choses que l'on enseigne ! »
Evidemment, les élèves d'Albert le détestent et cela d'autant plus qu'il s'est mis à les frapper, la violence étant son seul argument et leur unique but est de le pousser au suicide, comme ils ont réussi à le faire avec son prédécesseur. Mais comme les insultes ou les jets de capotes ne suffisent pas, ils s'occuperont de « Bébert la morve » de manière plus radicale. http://bartlebylesyeuxouverts.blogspot.com/2009/02/les-trous-bs-johnson-albert-angelo.html